La Bretagne, que beaucoup de gens me donnent pour patrie, je ne l'ai vue que bien plus tard, à dix-sept ans, et j'ai été très long à l'aimer,—ce qui fait sans doute que je l'ai aimée davantage. Elle m'avait causé d'abord une oppression et une tristesse extrêmes; ce fut mon frère Yves qui commença de m'initier à son charme mélancolique, de me faire pénétrer dans l'intimité de ses chaumières et de ses chapelles des bois. Et ensuite, l'influence qu'une jeune fille du pays de Tréguier exerça sur mon imagination, très tard, vers mes vingt-sept ans, décida tout à fait mon amour pour cette patrie adoptée.

XLIV

Le lendemain de mon arrivée chez l'oncle du Midi, on me présenta comme camarades les petits Peyral, qui portaient, suivant l'usage du pays, des surnoms précédés d'un article déterminatif. C'étaient la Maricette et la Titi, deux petites filles de dix à onze ans (toujours des petites filles), et le Médou, leur frère cadet, presque un bébé qui comptait peu.

Comme j'étais en somme plus enfant que mes douze ans,—malgré ces aperçus que j'avais peut-être sur des choses situées au delà du champ ordinaire de la vue des petits,—nous formâmes tout de suite une bande des plus sympathiques, et notre association dura même plusieurs étés.

Sur tous les coteaux d'alentour, le père de ces petits Peyral possédait des bois, des vignes, où nous devînmes les maîtres absolus; personne n'y contrôlait nos entreprises, même les plus saugrenues. Dans ce village en pleine campagne, où nos familles étaient si respectées par les paysans d'alentour, on jugeait qu'il n'y avait aucun inconvénient à nous laisser errer à l'aventure. Nous partions donc tous les quatre dès le matin, pour des expéditions mystérieuses, pour des dînettes dans les vignes éloignées ou des chasses aux papillons introuvables; enrôlant même quelquefois des petits paysans quelconques, toujours prêts à nous suivre avec soumission. Et, après la surveillance de tous les instants à laquelle j'avais été habitué jusque-là, une liberté pareille devenait un changement délicieux. Une vie toute nouvelle d'indépendance et de grand air commençait pour moi dans ces montagnes; mais je pourrais presque dire que c'était la continuation de ma solitude, car j'étais l'aîné de ces enfants qui partageaient mes jeux très fantasques, et il y avait des abîmes entre nous dans le domaine des conceptions intellectuelles, du rêve...

J'étais d'ailleurs le chef incontesté de la troupe; la Titi seule avait quelques révoltes tout de suite apaisées; gentiment ils ne songeaient tous qu'à me faire plaisir, et cela m'allait, de dominer ainsi.

C'est la première petite bande que j'aie menée. Plus tard, pour mes amusements, j'en ai eu bien d'autres, moins faciles à conduire; mais, de tout temps, j'ai préféré les composer ainsi d'êtres plus jeunes que moi, plus jeunes d'esprit surtout, plus simples, ne contrôlant pas mes fantaisies et ne souriant jamais de mes enfantillages.

XLV

Comme devoirs de vacances on m'avait simplement imposé de lire Télémaque (mon éducation, on le voit, avait des côtés un peu surannés). C'était dans une petite édition du xviiie siècle, en plusieurs volumes. Et, par extraordinaire, cela ne m'ennuyait pas trop; je voyais assez nettement la Grèce, la blancheur de ses marbres sous son ciel pur, et mon esprit s'ouvrait à une conception de l'antiquité qui était bien plus païenne sans doute que celle de Fénelon: Calypso et ses nymphes me charmaient...

Pour lire, je m'isolais des petits Peyral quelques instants chaque jour, dans deux endroits de prédilection: le jardin de mon oncle et son grenier.