C'était le début de ces terreurs des soirs d'hiver qui, dans cette maison pourtant si aimée, ont beaucoup assombri mon enfance.
Ce que je craignais de voir arriver par là n'avait encore aucune forme précise; plus tard seulement, mes visions d'enfant prirent figure. Mais la peur n'en était pas moins réelle et m'immobilisait là, les yeux très ouverts, auprès de ce feu qui n'éclairait plus,—quand tout à coup, du côté opposé, par une autre porte, ma mère entra... Oh! alors je me jetai sur elle; je me cachai la tête, je m'abîmai dans sa robe: c'était la protection suprême, l'asile où rien n'atteignait plus, le nid des nids où l'on oubliait tout...
Et, à partir de cet instant, le fil de mon souvenir est rompu, je ne retrouve plus rien.
III
Après l'image ineffaçable laissée par cette première frayeur et cette première danse devant une flambée d'hiver, des mois ont dû passer sans que rien se gravât plus dans ma tête. Je retombai dans cette demi-nuit des commencements de la vie que traversaient à peine d'instables et confuses visions, grises ou roses sous des reflets d'aube.
Et je crois que l'impression suivante fut celle-ci, que je vais essayer de traduire: impression d'été, de grand soleil, de nature, et de terreur délicieuse à me trouver seul au milieu de hautes herbes de juin qui dépassaient mon front. Mais ici les dessous sont encore plus compliqués, plus mêlés de choses antérieures à mon existence présente; je sens que je vais me perdre là dedans, sans parvenir à rien exprimer...
C'était dans un domaine de campagne appelé «la Limoise», qui joué plus tard un grand rôle dans ma vie d'enfant. Il appartenait à de très anciens amis de ma famille, les D***, qui, en ville, étaient nos voisins, leur maison touchant presque la nôtre. Peut-être, l'été précèdent, étais-je déjà venu à cette Limoise,—mais à l'état inconscient de poupée blanche que l'on avait apportée au cou. Ce jour dont je vais parler était certainement le premier où j'y venais comme petit être capable de pensée, de tristesse et de rêve.
J'ai oublié le commencement, le départ, la route en voiture, l'arrivée. Mais, par un après-midi très chaud, le soleil déjà bas, je me revois et je me retrouve si bien, seul au fond du vieux jardin à l'abandon, que des murs gris, rongés de lierre et de lichen, séparaient des bois, des landes à bruyères, des campagnes pierreuses d'alentour. Pour moi, élevé à la ville, ce jardin très grand, qu'on n'entretenait guère, et où les arbres fruitiers mouraient de vieillesse, enfermait des surprises et des mystères de forêt vierge. Ayant sans doute franchi les buis de bordure, je m'étais perdu au milieu d'un des grands carrés incultes du fond, parmi je ne sais quelles hautes plantes folles,—des asperges montées, je crois bien,—envahies par de longues herbes sauvages. Puis je m'étais accroupi, à la façon de tous les petits enfants, pour m'enfouir davantage dans tout cela qui me dépassait déjà grandement quand j'étais debout. Et je restais tranquille, les yeux dilatés, l'esprit en éveil, à la fois effrayé et charmé. Ce que j'éprouvais, en présence de ces choses nouvelles, était encore moins de l'étonnement que du ressouvenir; la splendeur des plantes vertes, qui m'enlaçait de si près, je savais qu'elle était partout, jusque dans les profondeurs jamais vues de la campagne; je la sentais autour de moi, triste et immense, déjà vaguement connue; elle me faisait peur, mais elle m'attirait cependant,—et, pour rester là le plus longtemps possible sans qu'on vînt me chercher, je me cachais encore davantage, ayant pris sans doute l'expression de figure d'un petit Peau-Rouge dans la joie de ses forêts retrouvées.
Mais tout à coup je m'entendis appeler: «Pierre! Pierre! mon petit Pierrot!» Et sans répondre, je m'aplatis bien vite au ras du sol, sous les herbages et les fines branches fenouillées des asperges.
Encore: «Pierre! Pierre!» C'était Lucette; je reconnaissais bien sa voix, et même, à son petit ton moqueur, je comprenais qu'elle me voyait dans ma cache verte. Mais je ne la voyais point, moi; j'avais beau regarder de tous les côtés: personne!