Plus tard, ils devaient bien s'assombrir, mes réveils! Et ils sont devenus aujourd'hui l'instant de lucidité effroyable où je vois pour ainsi dire les dessous de la vie dégagés de tous ces mirages encore amusants qui, dans le jour, reviennent me les cacher; l'instant où m'apparaissent le mieux la rapidité des années, l'émiettement de tout ce à quoi j'essaie de raccrocher mes mains, et le néant final, le grand trou béant de la mort, là tout près, que rien ne déguise plus.

Ce matin-là donc, j'eus de la joie à mon réveil, et je me levai de bonne heure, ne pouvant tenir en paix dans mon lit, empressé d'aller courir, me demandant même par où j'allais commencer ma tournée d'arrivée.

Tous les recoins du village à revoir, et les remparts gothiques, et la délicieuse rivière. Et le jardin de mon oncle où, depuis l'an passé, les plus improbables papillons avaient pu élire domicile. Et des visites à faire, dans de vieilles maisons curieuses, à toutes les bonnes femmes du voisinage—qui l'été dernier m'avaient comblé, comme par redevance, des plus délicieux raisins de leurs vignes;—une certaine madame Jeanne surtout, vieille paysanne riche, qui s'était prise d'adoration pour moi, qui faisait toutes mes volontés, et qui, chaque fois qu'elle passait, revenant du lavoir comme Nausicaa, roulait d'impayables regards en coulisse du côté de la maison de mon oncle, à mon intention... Et les vignes et les bois d'alentour, et tous les sentiers de montagnes, et Castelnau là-bas, dressant ses tours crénelées sur son piédestal de châtaigniers et de chênes, m'appelant dans ses ruines!... Où courir d'abord, et comment se lasser d'un tel pays!

La mer, où du reste on ne me conduisait presque plus, en était même pour le moment complètement oubliée.

Après ces deux mois charmants, la pénible rentrée des classes, à laquelle je ne pouvais m'empêcher de songer, devait avoir pour grande diversion le retour de mon frère. Ses quatre ans n'étaient pas tout à fait révolus, mais nous savions qu'il venait déjà de quitter l'«île mystérieuse» pour nous revenir, et nous l'attendions en octobre. Pour moi, ce serait presque une connaissance entièrement à faire; je m'inquiétais de savoir s'il m'aimerait en me revoyant, s'il me trouverait à son goût, si mille petites choses de moi,—comme par exemple ma manière de jouer Beethoven,—lui plairaient.

Je pensais constamment à son arrivée prochaine; je m'en réjouissais tellement et j'en attendais un tel changement dans ma vie, que j'en oubliais complètement ma frayeur habituelle de l'automne.

Mais je me proposais aussi de le consulter sur mille questions troublantes, de lui confier toutes mes angoisses d'avenir; et je savais du reste que l'on comptait sur ses avis pour prendre un parti définitif à mon sujet, pour me diriger vers les sciences et décider de ma carrière: là était le point noir de son retour.

En attendant cet arrêt redoutable, j'allais au moins m'amuser et m'étourdir le plus possible sans souci de rien, m'en donner librement et plus que jamais, pendant ces vacances que je considérais comme les dernières de ma vie de petit enfant.

LXX

Après le dîner de midi, il était d'usage chez mon oncle de se tenir pendant une heure ou deux à l'entrée de la maison, dans le vestibule dallé de pierres et orné d'une grande fontaine guillochée, en cuivre rouge: c'était le lieu le plus frais, au moment de la lourde chaleur du jour. On y maintenait l'obscurité en fermant tout, et deux ou trois petites raies de soleil, où dansaient des mouches, filtraient seulement à travers les joints de la grosse porte Louis XIII. Dans le village silencieux, où personne ne passait, on n'entendait toujours que le même éternel jacassement de poules, toutes les autres bêtes semblant s'être endormies.