LXXIII
Aux premiers jours d'octobre, une joyeuse dépêche de mon père nous rappela en toute hâte; mon frère, qui rentrait en Europe par un paquebot de Panama, venait de débarquer à Southampton; nous n'avions donc que le temps de nous rendre, si nous voulions être à la maison pour le recevoir.
Et, en effet, le soir du surlendemain, nous arrivâmes tout juste à point, car on l'attendait lui-même quelques heures après par un train de nuit. Rien que le temps de remettre dans sa chambre, à leurs places d'autrefois, les différents petits bibelots qu'il m'avait confiés quatre années auparavant, et il fut l'heure de partir pour la gare à sa rencontre. Moi, cela ne me semblait pas une chose réelle, ce retour, surtout annoncé si brusquement,—et je n'en avais pas dormi depuis deux nuits.
Aussi tombais-je de sommeil à cette gare, malgré mon impatience extrême, et ce fut comme dans un rêve que je le vis reparaître, que je l'embrassai, intimidé de le retrouver si différent de l'image qui m'était restée de lui: noirci, la barbe épaissie, la parole plus brève, et m'examinant avec une expression moitié souriante, moitié anxieuse, comme pour constater ce que les années avaient commencé à faire de moi et démêler ce qu'elles en pourraient tirer plus tard...
En rentrant à la maison, je dormais debout, d'un de ces sommeils d'enfant fatigué par un long voyage contre lesquels il n'y a pas de résistance, et on m'envoya coucher.
LXXIV
M'éveillant le lendemain matin, avec le souvenir en soubresaut de quelque chose d'heureux, avec de la joie tout au fond de moi-même, je vis d'abord un objet à silhouette extraordinaire, qui était dans ma chambre sur une table: une pirogue de là-bas, évidemment, très svelte et très étrange, avec son balancier et ses voiles! Puis mes yeux rencontrèrent d'autres objets inconnus: des colliers en coquilles enfilés de cheveux humains, des coiffures de plumes, des ornements d'une sauvagerie primitive et sombre, accrochés, un peu partout, comme si la lointaine Polynésie fût venue à moi pendant mon sommeil... Donc, il avait commencé de faire ouvrir ses caisses, mon frère, et il avait dû entrer sans bruit pendant que je dormais encore, pour s'amuser à grouper autour de moi ces cadeaux destinés à mon musée.
Je me levai bien vite pour aller le retrouver: je l'avais à peine vu la veille au soir!...
LXXV
Et je le vis à peine aussi, pendant les quelques semaines agitées qu'il passa parmi nous. De cette période, qui dura si peu, je n'ai que des souvenirs troubles comme on en conserve de choses regardées pendant une course trop rapide. Vaguement je me rappelle un train de vie plus gai et plus jeune ramené à la maison par sa présence. Je me rappelle aussi qu'il semblait par instants avoir des préoccupations absorbantes à propos de choses tout à fait en dehors de notre sphère de famille; peut-être des regrets pour les pays chauds, pour l'«île délicieuse», ou bien des craintes de trop prochain départ?...