En passant aussi, je vais dire que mes transitions à moi ont duré plus longtemps que celles des autres hommes, parce qu'elles m'ont mené d'un extrême à l'autre,—en me faisant toucher, du reste, à tous les écueils du chemin,—aussi ai-je conscience d'avoir conservé, au moins jusqu'à vingt-cinq ans, des côtés bizarres et impossibles...

À présent, je vais faire la confidence de nos trois amours.

André brûlait pour une grande jeune fille, d'au moins seize ans, qui allait déjà dans le monde,—et je crois qu'il y avait du vrai dans son cas.

Moi, c'était Jeanne et mes deux amis seuls connaissaient ce secret de mon cœur. Pour faire comme eux, tout en trouvant cela un peu niais, j'écrivais son nom en cryptographie sur mes couvertures de cahiers; par goût, par genre, je cherchais à me persuader moi-même de mon amour, mais je dois avouer qu'il était un peu factice, car au contraire, entre Jeanne et moi, l'espèce de petite coquetterie comique des débuts tournait simplement en bonne et vraie amitié,—amitié héréditaire, pour ainsi dire, et reflet de celle que nos grands-parents avaient eue. Non, mon premier amour véritable, que je conterai tout à l'heure et qui date de cette même année, fut pour une vision de rêve.

Quant à Paul,—oh! j'avais trouvé cela bien choquant d'abord, surtout avec mes idées de ce temps-là!—lui, c'était une petite parfumeuse, qu'il apercevait les dimanches de sortie derrière une vitre de magasin. À la vérité, elle s'appelait d'un nom comme Stella ou Olympia, qui la relevait beaucoup,—et puis, il avait soin d'entourer cet amour d'un lyrisme éthéré pour nous le rendre acceptable. Sur des bouts de papier mystérieux, il nous faisait passer constamment les rimes les plus suaves à elle dédiées et où son nom en a revenait fréquemment comme un parfum de cosmétique.

Malgré toute mon affection pour lui, ces poésies me faisaient sourire de pitié agacée. Elles ont été en partie causes que jamais, jamais, à aucune époque de ma vie, l'idée ne m'est venue de composer un seul vers,—ce qui est assez particulier, je crois, peut-être même unique. Mes notes étaient écrites toujours en une prose affranchie de toutes règles, farouchement indépendante.

LXXVII

Ce Paul, il savait des vers, d'un poète défendu appelé Alfred de Musset, qui me troublaient comme quelque chose d'inouï, de révoltant et de délicieux. En classe il me les disait à l'oreille, d'une voix imperceptible, et, avec un remords, je les lui faisais recommencer:

Jacque était immobile et regardait Marie,
Je ne sais ce qu'avait cette femme endormie
D'étrange dans ses traits, de grand, de déjà vu.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Dans le cabinet de travail de mon frère,—où j'allais de temps en temps m'isoler, retrouvant le regret de son départ,—j'avais vu sur un rayon de la bibliothèque un gros volume des œuvres de ce poète, et la tentation m'était souvent venue de le prendre; mais on m'avait dit: «Tu ne toucheras à aucun des volumes qui sont là sans nous prévenir,» et ma conscience m'arrêtait encore.