Dans les rues presque désertes, et pas encore éclairées, des rangs de tilleuls ou d'acacias fleuris, faisaient l'ombre plus épaisse et embaumaient l'air.
Ayant rabattu mon chapeau de feutre sur mes yeux, comme don Paez, je marchais d'un pas souple et léger, relevant la tête vers les balcons, et poursuivant je ne sais quels petits rêves enfantins de nuits d'Espagne, de sérénades andalouses...
LXXX
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Les vacances revinrent encore; le voyage dans le Midi eut lieu pour la troisième fois, et là-bas, au beau soleil d'août et de septembre, tout se passa comme aux précédentes années: mêmes jeux avec ma bande fidèle, mêmes expéditions dans les vignes et les montagnes: mêmes rêveries de moyen âge dans les ruines de Castelnau, et, aux abords du sentier solitaire où gisaient nos filons d'argent, même ardeur à fouiller le sol rouge, en prenant des airs d'aventuriers,—bien que, chez les petits Peyral, la foi en ces mines n'y fût vraiment plus.
Ce recommencement toujours semblable des étés me donnait parfois l'illusion que ma vie d'enfant pourrait indéfiniment se prolonger ainsi; cependant, je n'avais plus de joie à mes réveils; une espèce d'inquiétude, semblable à celle que laisse un devoir non accompli, me reprenait chaque matin, de plus en plus péniblement, à la pensée que le temps fuyait, que les vacances allaient finir et que je n'avais pas encore eu le courage de décider de ma vie.
LXXXI
Et un jour, comme on avait déjà dépassé la mi-septembre, je compris, à l'anxiété particulièrement grande de mon réveil, qu'il n'y avait plus à reculer; le terme que je m'étais assigné à moi-même était venu.
Ma décision,—elle était déjà plus d'à moitié prise au fond de moi-même; pour la rendre effective, il ne me restait plus guère qu'à en faire l'aveu, et je me promis à moi-même que la journée ne passerait pas sans que cela fût accompli, courageusement. C'était à mon frère que je voulais me confier d'abord, pensant qu'il commencerait, lui aussi, par s'opposer à mon projet de toutes ses forces, mais qu'il finirait par prendre mon parti et m'aiderait à gagner ma cause.
Donc, après le dîner de midi, à la rage ardente du soleil, j'emportai dans le jardin de mon oncle du papier et une plume,—et là, je m'enfermai pour écrire cette lettre. (Cela entrait dans mes habitudes d'enfant d'aller ainsi travailler ou faire ma correspondance en plein air, et souvent même dans les recoins les plus singulièrement choisis, en haut des arbres, sur les toits.)