Mais tout à coup mon cœur recommença de se serrer: ces retours de campagnes lointaines, ils ne pourraient avoir lieu que dans bien des années... et alors, les figures qui me recevraient au foyer, seraient changées par le temps... Je me les représentai même aussitôt, ces figures chéries; dans une pâle vision, elles m'apparurent toutes ensemble: un groupe qui m'accueillait avec des sourires de douce bienvenue, mais qui était si mélancolique à regarder! Des rides marquaient tous les fronts; ma mère avait ses boucles blanches comme aujourd'hui... Et grand'tante Berthe, déjà si vieille, pourrait-elle être là encore?... J'en étais à faire rapidement, avec crainte, le calcul de l'âge de grand-tante Berthe, quand j'arrivai au bureau de la poste...

Cependant, je n'hésitai pas; d'une main qui tremblait seulement un peu, je glissai ma lettre dans la boîte, et le sort en fut jeté.

LXXXII

J'arrête là ces notes, parce que d'abord la suite n'est pas encore assez loin de moi dans le temps pour être livrée aux lecteurs inconnus. Et puis, il me semble que mon enfance première a vraiment pris fin ce jour où j'ai ainsi décidé mon avenir.

J'avais alors quatorze ans et demi; trois années me restaient par conséquent pour me préparer à l'École navale; c'était donc dans les choses très raisonnables et très possibles.

Cependant je devais me heurter encore à bien des refus, à des difficultés de toutes sortes avant d'entrer au Borda. Et ensuite je devais traverser bien des années d'hésitations, d'erreurs, de luttes; monter à bien des calvaires; payer cruellement d'avoir été élevé en petite sensitive isolée; à force de volonté, refondre et durcir ma trempe physique, aussi bien que morale,—jusqu'au jour où, vers mes vingt-sept ans, un directeur de cirque, après avoir vu comme mes muscles se détendaient maintenant en ressorts d'acier, laissa tomber dans son admiration ces paroles, les plus profondes que j'aie entendues de ma vie; «Quel dommage, monsieur, que votre éducation ait été commencée si tard!»

LXXXIII

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Nous croyions, ma sœur et moi, revenir encore l'été suivant dans ce village...

Mais Azraël passa sur notre route; de terribles choses imprévues bouleversèrent notre tranquille et douce vie de famille.