* * * * *
Au fond d'une immense cour, un bâtiment neuf sur la porte duquel se lit, à la lueur des torches, cette inscription stupéfiante: «Parisiana d'Y-Tchéou!»… Des «Parisiana» dans cette ville ultra-chinoise qui jusqu'à l'automne dernier n'avait jamais vu d'Européens approcher ses murs!… C'est là que nos porteurs s'arrêtent, et c'est le théâtre improvisé cet hiver par nos soixante hommes d'infanterie de marine pour occuper leurs veillées glaciales.
J'ai promis d'assister à une représentation de gala que ces grands enfants donnent pour moi ce soir.—Et, de tant de réceptions charmantes que l'on a bien voulu me faire çà et là par le monde, aucune ne m'a ému plus que celle de ces soldats, exilés en un coin perdu de la Chine. Leurs discrets sourires d'accueil, les quelques mots que l'un d'eux s'est chargé de me dire, de leur part à tous, sont plus touchants que nombre de banquets et de discours, et je serre de bon coeur les braves mains qui n'osaient pas se tendre vers la mienne.
Afin que je garde un souvenir de leur hospitalité d'un soir à Y-Tchéou, ils se sont cotisés pour me faire un cadeau très local, un de ces parasols de soie rouge à long baldaquin retombant qu'il est d'usage en Chine de promener en avant des bonshommes de marque. Et, si encombrante que soit la chose, même repliée, il va sans dire que je l'emporterai précieusement en France.
Ensuite ils me remettent un programme illustré, sur lequel le nom de chaque acteur figure suivi d'un litre pompeux: M. le soldat un tel, de la Comédie-Française, ou bien: M. le caporal un tel, du théâtre Sarah-Bernhardt. Et nous prenons place.—C'est un vrai théâtre qu'ils ont fabriqué là, avec une scène surélevée, une rampe et un rideau.
Dans des fauteuils chinois qu'ils ont placés au premier rang, leur capitaine s'assied auprès de moi, et puis le mandarin, le prince du sang et deux ou trois notables à longues queues. Derrière nous, les sous-officiers et les soldats; quelques bébés jaunes, en toilette de cérémonie, se glissent aussi parmi eux, familièrement, ou même s'installent sur leurs genoux: les élèves de leur école.—Car ils ont fondé une école, comme ceux de Laï-Chou-Chien, pour apprendre le français aux enfants du voisinage. Et un sergent m'en présente un impayable de six ans tout au plus, qui s'est mis pour la circonstance en belle robe, sa petite queue toute courte et toute raide, nouée d'une soie rouge, et qui sait me réciter le commencement de «Maître corbeau sur un arbre perché» d'une grosse voix, en roulant les yeux tout le temps.
* * * * *
Les trois coups, et le rideau se lève. C'est d'abord un vaudeville, de je ne sais qui, mais certainement très retouché par eux, avec une drôlerie imprévue, à laquelle on ne résiste pas. Inénarrables sont les dames, les belles-mères, qui ont des chevelures en étoupe… Ensuite, se succèdent les scènes comiques et les chansons de «Chat Noir». Les invités chinois, sur leurs fauteuils en forme de trône, demeurent impassibles comme des bouddhas de pagode; cette gaieté si française, quels aspects peut-elle bien prendre pour leurs cervelles d'Extrême Asie?…
Avant que soient épuisés les derniers numéros du programme, on entend au dehors le tonnerre soudain des gongs, le cliquetis des sistres et des cymbales, toutes les ferrailles de la Chine. Et c'est le prélude de la fête que le mandarin a voulu m'offrir, fête qui aura lieu dans la cour même du quartier, et à laquelle assisteront naturellement tous nos soldats.
Les lanternes à profusion illuminent cette cour, avec les torches fumantes d'une centaine de Boxers.