[Note 6: Le commandant de Fonssagrive, le capitaine Delclos.]

Derrière ce temple enfin est le colossal tombeau.

Pour enfouir un empereur mort, les Chinois découpent un morceau dans une colline, comme on taillerait une portion dans un gâteau de Titans, l'isolent par d'immenses déblais, et puis l'entourent de remparts crénelés. Cela devient alors comme une citadelle massive, et dans la profondeur des terres, ils creusent le couloir sépulcral dont quelques initiés ont seuls le secret; là, tout au bout, on dépose l'empereur, non momifié, qui doit se désagréger lentement dans un épais cercueil en cèdre laqué d'or. Ensuite, on mure à jamais la porte du souterrain par une sorte d'écran, en céramiques invariablement jaunes et vertes, dont les reliefs représentent des lotus, des dragons et des nuages. Et chaque souverain, à son heure, est enseveli et muré de la même façon,—au milieu d'une zone de forêt aussi vaste et aussi solitaire.

Nous arrivons donc au pied de ce morceau de colline et de ce rempart, arrêtés dans notre visite par le lugubre écran de faïence jaune et verte, qui sera le terme de notre voyage de quarante lieues: un écran carré d'une vingtaine de pieds de côté, encore éclatant de vernis et de couleurs, sur les grisailles des briques murales et de la terre.

Ici les corbeaux, comme s'ils devinaient la sinistre chose qu'on leur cache au coeur de la montagne taillée, sont groupés en masse et nous accueillent par un concert de cris.

Et, en face de l'écran de faïence, un bloc, un autel de marbre à peine dégrossi, d'une simplicité brutale qui contraste avec les splendeurs du temple et de l'avenue, est dressé en plein air; il supporte une espèce de brûle-parfums, fait en une matière tragique et inconnue, et deux ou trois objets symboliques d'une rudesse intentionnelle. On reste confondu devant la forme étrange, la barbarie quasi primitive de ces dernières et suprêmes choses, là, tout près de ce seuil; leur aspect est pour causer je ne sais quelle indéfinissable épouvante… De même, jadis, dans la sainte montagne de Nikko, où dorment les empereurs de l'ancien Japon, après la féerique magnificence des temples en laque d'or, devant la petite porte de bronze de chaque sépulcre, je m'étais heurté au mystère d'un autel de ce genre, supportant deux ou trois emblèmes frustes, inquiétants comme ceux-ci par leur fausse naïveté barbare…

Il y a, paraît-il, dans ces souterrains des Fils du Ciel, des trésors, des pierreries, du métal follement entassés. Les gens qui font autorité en matière de chinoiserie affirmaient à nos généraux qu'autour du cadavre d'un seul empereur, on aurait trouvé de quoi payer la rançon de guerre réclamée par l'Europe, et que, d'ailleurs, la simple menace de violer l'un quelconque de ces tombeaux d'ancêtres eût suffi à ramener la régente et son fils à Pékin, soumis et souples, accordant tout.

Heureusement pour notre honneur occidental, aucun des alliés n'a voulu de ce moyen. Et les écrans de céramiques jaunes et vertes n'ont point été défoncés; même les moindres dragons ou lotus, en saillies frêles, y sont restés intacts. On s'est arrêté là. Les vieux empereurs, derrière leurs murs éternels, ont dû tous entendre sonner de près les clairons de l'armée «barbare» et battre ses tambours; mais chacun d'eux a pu se rendormir ensuite dans sa nuit, tranquille comme devant, au milieu de l'inanité de ses fabuleuses richesses.

VIII

LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN