Quel contraste déroutant, avec ce que j'avais coutume de contempler l'année dernière du haut de ces mêmes terrasses, à la chute des crépuscules d'automne, quand j'étais le seul habitant de ce palais! Sur les bords du lac, ces groupes en costume de bal, à la place des cadavres, mes seuls et obstinés voisins d'antan—qui demeurent encore tous là, bien entendu, mais qui ont achevé de faire dans la vase leur très lent plongeon sans retour. Et cette douce tiédeur d'une soirée de mai, au lieu du froid glacial qui me faisait frissonner dès que l'énorme soleil rouge commençait de s'éteindre!

Au premier plan, à l'entrée du Pont de Marbre, le grand arc de triomphe chinois, avec ses diableries, ses cornes et ses griffes, mis en valeur par un amas de lanternes proches, resplendit de dorures sur le ciel nocturne. Ensuite, traversant le sombre lac, c'est le pont très éclairé, et qui semble lumineux par lui-même dans le rayonnement de son éternelle blancheur. Au loin, enfin, toute l'ironique fantasmagorie des palais vides et des pagodes vides émerge de l'obscurité des arbres et reflète dans les eaux ses lignes de feux, parmi les petites îles des lotus.

Ils se répandent un peu partout, nos cinq cents invités, au bord du lac sous la verdure printanière des saules, par groupes sympatiques, ou bien le long du Pont de Marbre, ou bien encore dans les gondoles impériales. A mesure qu'ils descendent de ces terrasses de la Rotonde, on leur remet à chacun une lanterne peinturlurée, au bout d'un bâtonnet, et tous ces ballons de couleur se disséminent au hasard des sentiers, sont bientôt, dans les lointains, comme une peuplade de vers-luisants.

De là-haut où je suis resté, on distingue des femmes, en manteau clair du soir, s'en allant au bras d'officiers sur les dalles blanches du pont, ou bien assises à l'arrière des longues barques de l'Impératrice que des rameurs mènent doucement… Et combien c'est inattendu de voir ces Européennes,—presque toutes, celles-là même qui avaient enduré les tortures du siège,—se promener si tranquilles, dans leur toilette de dîner, au milieu du repaire jadis fermé et terrible de ces souverains par qui leur mort avait été sourdement préparée! Le lieu décidément a perdu toute son horreur, et c'est même fini pour l'instant du vague effroi qui, hier encore, se dégageait des lointains peuplés de vieux arbres et de ruines; il y a tant de lumières, tant de monde, tant de soldats, jusque dans les fonds reculés, sous bois, que toutes les formes vagues de revenants ou de mauvais esprits, ce soir, ont dû s'évanouir.

Quelque chose commence de se faire entendre, comme un roulement de tonnerre qui s'approcherait, et c'est l'ensemble d'une cinquantaine de tambours, annonçant que la retraite arrive. Elle a dû se former à la Porte Jaune, pour suivre l'avenue inaugurée aujourd'hui, et venir se disperser devant nous, au pied du Palais de la Rotonde. Ses lumières d'avant-garde apparaissent là-bas, à la tête du Pont de Marbre, et voici qu'elle s'engage sur le magnifique arceau blanc. La cavalerie, l'infanterie, les musiques semblent couler vers nous, avec un fracas de cuivres et de tambours à faire crouler les murailles sépulcrales de la «Ville violette»,—et, au-dessus de ces milliers de têtes de soldats, les lanternes coloriées, d'une extravagance chinoise, en grappes, en gerbes sur de longues perches, se balancent au pas des chevaux, ou bien au rythme des épaules humaines.

Les troupes sont passées, mais le défilé ne paraît pas près de finir. Aux marches que jouaient nos musiques, succède tout à coup un autre fracas, d'un exotisme aigu, délirant, qui trouble les nerfs: des gongs, des sistres, des cymbales, des clochettes. En même temps se dessinent, gigantesques, des étendards verts et jaunes, tout tailladés, d'une fantaisie essentiellement étrangère, d'une proportion inusitée. Et, sur le beau Pont de Marbre, s'avancent des compagnies de personnages longs et minces, aux enjambées étonnantes, qui se dandinent comme des ours: mes échassiers d'Y-Tchéou, de Laï-Chou-Chien, de la région des tombeaux, qui ont fait de gaieté de coeur trois ou quatre jours de voyage pour venir figurer à cette fête française! Derrière eux, annoncés par un crescendo des gongs, des cymbales, et de toutes les ferrailles diaboliques de la Chine, les grands dragons arrivent aussi, les bêtes rouges et les bêtes vertes, longues de vingt mètres. On a trouvé le moyen de les éclairer par en dedans; elles ont l'air d'être incandescentes ce soir, les bêtes rouges et les bêtes vertes; au-dessus des têtes de la foule, elles ondulent, elles se tordent, comme feraient des serpents de soufre, des serpents de braise, au milieu de quelque bacchanale de l'enfer bouddhique. Et l'immense décor que les eaux reflètent, le décor de palais et de pagodes aux toits multiples, aux angles cornus, est précisé toujours par ses lignes de feux rouges, dans la nuit sans lune, lourdement nuageuse. Et le donjon de l'Ile des Jades, qui domine ici toutes choses, continue de lancer sa pluie d'étincelles, sur son piédestal de rochers et de vieux cèdres noirs.

Quand sont passés les grands serpents, au cliquetis de ferrailles, au son fêlé des cymbales tartares, le Pont de Marbre continue de déverser au pied de notre palais un flot humain sur la rive, mais un flot plus irrégulier, qui a des poussées tumultueuses et d'où s'échappe une clameur formidable. Et c'est le reste de nos troupes, les soldats libres, qui suivent la retraite, avec des lanternes aussi, des grappes de lanternes balancées, en chantant la Marseillaise à pleine poitrine, ou bien Sambre-et-Meuse. Et les soldats allemands sont avec eux, bras dessus bras dessous, grossissant cette houle puissante et jeune, et donnant de la voix à l'unisson, accompagnant de toutes leurs forces nos vieux chants de France…

Invraisemblable ce dîner de Babel, ce toast des princes chinois, cette Marseillaise allemande!…

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Minuit. Les myriades de petites lanternes rouges ont achevé de se consumer, aux corniches des vieux palais, des pagodes désolées, aux rebords des toits d'émail. L'obscurité et le silence coutumiers sont revenus peu à peu sur le lac et dans les lointains du bois impérial, parmi les arbres et les ruines. Les princes chinois se sont éclipsés discrètement, suivis de leurs soyeux cortèges, et emportés très vite dans leurs palanquins, loin d'ici, vers leurs demeures, à travers la ville pleine d'ombre.