Une petite rue centrale, rebâtie à la hâte en quelques jours, avec de la boue, des débris de charpentes et du fer, est bordée de louches cabarets. Des gens accourus on ne sait d'où, métis de toutes les races, y vendent aux soldats de l'absinthe, des poissons salés, de mortelles liqueurs. On s'y enivre et on y joue du couteau.
En dehors de ce quartier qui s'improvise, Takou n'existe plus. Rien que des pans de muraille, des toitures carbonisées, des tas de cendre. Et des cloaques sans nom où croupissent ensemble les hardes, les chiens crevés, les crânes avec les chevelures.
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Couché à bord du Bengali, où le commandant m'a offert l'hospitalité. Des coups de fusil isolés traversent de temps à autre le silence nocturne, et, vers le matin, entendus en demi-sommeil, d'horribles cris, poussés sur la berge par des gosiers de Chinois.
Vendredi 12 octobre.
Levé à la pointe de l'aube, pour aller prendre le chemin de fer, qui marche encore jusqu'à Tien-Tsin, et même un peu au delà.—Ensuite, les Boxers ayant détruit la voie, je continuerai je ne sais encore comment, en charrette chinoise, en jonque ou à cheval, et, avant six ou sept jours, à ce que l'on vient de me dire, je ne puis compter voir les grands murs de Pékin. J'emporte un ordre de service, afin que l'on me donne ma ration de campagne aux gîtes d'étape en passant; sans cela je risquerais de mourir de faim dans ce pays dévasté. J'ai pris le moins possible de bagage, rien qu'une cantine légère. Et un seul compagnon de route, un fidèle serviteur amené de France.
A la gare, où j'arrive comme le soleil se lève, retrouvé tous les zouaves d'hier, sac au dos. Pas de billets à prendre pour ce chemin de fer-là: tout ce qui est militaire y monte par droit de conquête. En compagnie de soldats cosaques et de soldats japonais, dans des voitures aux carreaux brisés où le vent fait rage, nos mille zouaves parviennent à se loger. Je trouve place avec leurs officiers,—et bientôt, au milieu du pays funèbre, nous évoquons ensemble des souvenirs de cette Afrique où ils étaient, des nostalgies de Tunis et d'Alger la Blanche…
Deux heures et demie de route dans la morne plaine. D'abord, ce n'est que de la terre grise comme à Takou; ensuite, cela devient des roseaux, des herbages fripés par la gelée. Et il y a partout d'immenses taches rouges, comme des traînées de sang, dues à la floraison automnale d'une espèce de plante de marais. Sur l'horizon de ce désert, on voit s'agiter des myriades d'oiseaux migrateurs, semblables à des nuées qui s'élèvent, tourbillonnent et puis retombent. Le vent souffle du Nord et il fait très froid.
La plaine bientôt se peuple de tombeaux, de tombeaux sans nombre, tous de même forme, sortes de cônes en terre battue surmontés chacun d'une boule en faïence, les uns petits comme des taupinières, les autres grands comme des tentes de campement. Ils sont groupés par famille, et ils sont légion. C'est tout un pays mortuaire, qui ne finit plus de passer sous nos yeux, avec toujours ces mêmes plaques rouges lui donnant un aspect ensanglanté.
Aux stations, les gares détruites sont occupées militairement par des cosaques; on y rencontre des wagons calcinés, tordus par le feu, des locomotives criblées de balles. D'ailleurs, on ne s'y arrête plus, puisqu'il n'y reste rien; les rares villages qui jalonnaient ce parcours ne sont plus que des ruines.