Au delà de Tien-Tsin, où j'ai passé encore la journée, on peut faire route en chemin de fer une heure de plus dans la direction de Pékin, jusqu'à la ville de Yang-Soun. Ma jonque, emportant mes deux cavaliers, Toum et mon bagage, ira donc là m'attendre, à un tournant du fleuve, et elle est partie en avant aujourd'hui même, en compagnie d'un convoi militaire.

Et je dîne ce soir au consulat général,—que les obus ont à peu près épargné, comme à miracle, bien que son pavillon, resté bravement en l'air pendant le siège, ait longtemps servi de point de mire aux canonniers chinois.

III

Lundi 15 octobre.

Départ de Tien-Tsin en chemin de fer, à huit heures du matin. Une heure de route, à travers la même plaine toujours, la même désolation, le même vent cinglant, la poussière. Et puis, ce sont les ruines calcinées de Yang-Soun, où le train s'arrête parce qu'il n'y a plus de voie: à partir de ce point, les Boxers ont tout détruit; les ponts sont coupés, les gares brûlées et les rails semés au hasard dans la campagne.

Ma jonque est là, m'attendant au bord du fleuve.

Et à présent il va falloir, pour trois jours au moins, s'arranger une existence de lacustre, dans le sarcophage qui est la chambre de l'étrange bateau, sous le toit de natte qui laisse voir le ciel par mille trous et qui, cette nuit, laissera la gelée blanche engourdir notre sommeil. Mais c'est si petit, si petit, cette chambre où je devrai habiter, manger, dormir, en promiscuité complète avec mes compagnons français, que je congédie l'un des soldats; jamais nous ne pourrions tenir là dedans quatre ensemble.

Les Chinois de mon équipage, dépenaillés, sordides, figures niaises et féroces, m'accueillent avec de grands saluts. L'un prend le gouvernail, les autres sautent sur la berge, vont s'atteler au bout d'une longue amarre fixée au mât de la jonque,—et nous partons à la cordelle, remontant le courant du Peï-Ho, l'eau lourde et empoisonnée où çà et là, parmi les roseaux des bords, ballonnent des ventres de cadavre.

Il s'appelle Renaud, celui des deux soldats que j'ai gardé, et il m'apprend qu'il est un paysan du Calvados. Les voilà donc, mon serviteur Osman et lui, rivalisant de bon vouloir et de gaieté, d'ingénieuses et comiques petites inventions pour accommoder notre logis d'aventure,—l'un et l'autre, du reste, dans la joie d'aller à Pékin; le voyage, malgré les ambiances lugubres, commence au bruit de leurs bons rires d'enfants. Et c'est en pleine lumière matinale, ce départ, au rayonnement d'un soleil trompeur, qui joue l'été quand la bise est glacée.

Les sept nations alliées ont établi des postes militaires, de distance en distance, le long du Peï-Ho, pour assurer leurs communications par la voie du fleuve, entre Pékin et le golfe du Petchili où leurs navires arrivent. Et, vers onze heures, j'arrête ma jonque devant un grand fort chinois sur lequel flotte le pavillon de France.