Tout de suite après ce pont, commence une plaine grise, d'environ deux kilomètres, qui s'étend, vide et désolée, jusqu'au grand rempart là-bas, là-bas, où Pékin finit. Et la chaussée, avec son flot de caravanes tranquilles, à travers cette solitude, continue tout droit jusqu'à la porte du dehors, qui semble toujours presque aussi lointaine sous son grand donjon noir. Pourquoi ce désert enclavé dans la ville? Il ne porte même pas trace d'anciennes constructions; il doit avoir été toujours ainsi. Et on n'y voit personne non plus; quelques chiens errants, quelques guenilles, quelques ossements qui traînent, et c'est tout.

A droite et à gauche, très loin dans ce steppe, des murailles d'un rouge sombre, adossées aux remparts de Pékin, paraissent enfermer de grands bois de cèdres. L'enclos de droite est celui du temple de l'Agriculture, et à gauche c'est ce temple du Ciel où nous voulons nous rendre; donc, nous nous engageons dans les grisailles de ces terrains tristes, quittant les foules et la poussière.

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Il a plus de six kilomètres de tour, l'enclos du temple du Ciel; il est une des choses les plus vastes de cette ville, où tout a été conçu avec cette grandeur des vieux temps, qui aujourd'hui nous écrase. La porte, jadis infranchissable, ne se ferme plus, et nous entrons dans un bois d'arbres séculaires, cèdres, thuyas et saules, sous lesquels de longues avenues ombreuses sont tracées. Mais ce lieu, tant habitué au respect et au silence, est profané aujourd'hui par la cavalerie des «barbares». Quelques milliers d'Indiens, levés et expédiés contre la Chine par l'Angleterre, sont là campés, leurs chevaux piétinant toutes choses; les pelouses, les mousses s'emplissent de fumier et de fientes. Et, d'une terrasse de marbre où l'on brûlait autrefois de l'encens pour les dieux, montent les tourbillons d'une fumée infecte, les Anglais ayant élu cette place pour y incinérer leur bétail mort de la peste bovine et y fabriquer du noir animal.

Comme pour tous les bois sacrés, il y a double enceinte. Et des temples secondaires, disséminés sous les cèdres, précèdent le grand temple central.

N'étant jamais venus, nous nous dirigeons au jugé vers quelque chose qui doit être cela: plus haut que tout, dominant la cime des arbres, une lointaine rotonde au toit d'émail bleu, surmontée d'une sphère d'or qui luit au soleil.

En effet, c'est bien le sanctuaire même, cette rotonde à laquelle nous finissons par arriver. Les abords en sont silencieux: plus de chevaux ni de cavaliers barbares. Elle pose sur une haute esplanade en marbre blanc où l'on accède par des séries de marches et par un «sentier impérial», réservé aux Fils du Ciel qui ne doivent point monter d'escaliers. Un «sentier impérial» c'est un plan incliné, généralement d'un même bloc, un énorme monolithe de marbre, couché en pente douce et sur lequel se déroule le dragon à cinq griffes, sculpté en bas-relief;—les écailles de la grande bête héraldique, ses anneaux, ses ongles, servant à soutenir les pas de l'Empereur, à empêcher que ses pieds chaussés de soie ne glissent sur le sentier étrange réservé à Lui seul et que pas un Chinois n'oserait toucher.

Nous montons en profanateurs par le «sentier impérial», frottant de nos gros souliers en cuir les fines écailles blanches de ce dragon.

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Du haut de la terrasse solitaire, mélancoliquement et éternellement blanche de l'inaltérable blancheur du marbre, on voit, par-dessus les arbres du bois, l'immense Pékin se déployer dans sa poussière, que le soleil commence à dorer comme il dore les petits nuages du soir.