Un autre rempart, du même rouge sanglant et une grande porte, ornée de faïences, par où nous allons passer: cette fois, la porte de la «Ville impériale» proprement dite, la porte de la région où l'on n'était jamais entré,—et c'est comme si l'on m'annonçait la porte de l'enchantement et du mystère…
Nous entrons,—et ma surprise est grande, car ce n'est pas une ville, mais un bois. C'est un bois sombre, infesté de corbeaux qui croassent partout dans les ramures grises. Les mêmes essences qu'au temple du Ciel, des cèdres, des thuyas, des saules; arbres centenaires, tous, ayant des poses contournées, des formes inconnues à nos pays. Le grésil et la neige fouettent dans leurs vieilles branches, et l'inévitable poussière noire s'engouffre dans les allées, avec le vent.
Il y a aussi des collines boisées, où s'échelonnent, parmi les cèdres, des kiosques de faïence, et il est visible, malgré leur grande hauteur, qu'elles sont factices, tant le dessin en est de convention chinoise. Et, dans les lointains, obscurcis de neige et de poussière, on distingue qu'il y a sous bois, çà et là, de vieux palais farouches, aux toits d'émail, gardés par d'horribles monstres en marbre accroupis devant les seuils.
Tout ce lieu cependant est d'une incontestable beauté; mais combien en même temps il est funèbre, hostile, inquiétant sous le ciel sombre!
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Maintenant, voici quelque chose d'immense, que nous allons un moment longer: une forteresse, une prison, ou quoi de plus lugubre encore? Des doubles remparts que l'on ne voit pas finir, d'un rouge de sang comme toujours, avec des donjons à meurtrière et des fossés en ceinture, des fossés de trente mètres de large remplis de nénufars et de roseaux mourants.—Ceci, c'est la «Ville violette», enfermée au sein de l'impénétrable «Ville impériale» où nous sommes, et plus impénétrable encore; c'est la résidence de l'Invisible, du Fils du Ciel… Mon Dieu, comme tout ce lieu est funèbre, hostile, féroce sous le ciel sombre!
Entre les vieux arbres, nous continuons d'avancer dans une absolue solitude, et on dirait le parc de la Mort.
Ces palais muets et fermés, aperçus de côté et d'autre dans le bois, s'appellent «temple du dieu des Nuages», «temple de la Longévité impériale», ou «temple de la Bénédiction des montagnes sacrées»… Et leurs noms de rêve asiatique, inconcevables pour nous, les rendent encore plus lointains.
Toutefois cette «Ville jaune», m'affirme mon compagnon de route, ne persistera pas à se montrer aussi effroyable, car il fait aujourd'hui un temps d'exception, très rare pendant l'automne chinois, qui est au contraire magnifiquement lumineux. Et il me promet que j'aurai encore des après-midi de chaud soleil, dans ce bois unique au monde où je vais sans doute résider quelques jours.
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