* * * * *
A cinq cents mètres d'ici, sur l'autre rive du Lac des Lotus, en rebroussant mon chemin d'hier soir, on trouve un second palais de l'Impératrice qui nous appartient aussi. Dans ce palais-là, que personne pour le moment ne doit habiter, je suis autorisé à faire, pendant ces quelques jours, mon cabinet de travail, au milieu du recueillement et du silence,—et je vais en prendre possession ce matin.
Cela s'appelle le palais de la Rotonde. Juste en face du Pont de Marbre, cela ressemble à une forteresse circulaire, sur laquelle on aurait posé des petits miradors, des petits châteaux de faïence pour les fées,—et l'unique porte basse en est gardée nuit et jour par des soldats d'infanterie de marine, qui ont la consigne de ne l'ouvrir pour aucun visiteur.
Quand on l'a franchie, cette porte de citadelle, et que les factionnaires l'ont refermée sur vous, on pénètre dans une solitude exquise. Un plan incliné vous mène, en pente rapide, à une vaste esplanade d'une douzaine de mètres de hauteur, qui supporte les miradors, les kiosques aperçus d'en bas, plus un jardin aux arbres centenaires, des rocailles arrangées en labyrinthe, et une grande pagode étincelante d'émail et d'or.
* * * * *
De partout ici, l'on a vue plongeante sur les palais et sur le parc. D'un côté, c'est le déploiement du Lac des Lotus. De l'autre, c'est la «Ville violette» aperçue un peu comme à vol d'oiseau, c'est la suite presque infinie des hautes toitures impériales: tout un monde, ces toitures-là, un monde d'émail jaune luisant au soleil, un monde de cornes et de griffes, des milliers de monstres dressés sur les pignons ou en arrêt sur les tuiles…
A l'ombre des vieux arbres, je me promène dans la solitude de ce lieu surélevé, pour y prendre connaissance des êtres et y choisir un logis à ma fantaisie.
Au centre de l'esplanade, la pagode magnifique où des obus sont venus éclater, est encore dans un désarroi de bataille. Et la divinité de céans—une déesse blanche qui était un peu le palladium de l'empire chinois, une déesse d'albâtre en robe d'or brodée de pierreries—médite les yeux baissés, calme, souriante et douce, au milieu des mille débris de ses vases sacrés, de ses brûle-parfums et de ses fleurs.
Ailleurs, une grande salle sombre a gardé ses meubles intacts: un admirable trône d'ébène, des écrans, des sièges de toute forme et des coussins en lourde soie impériale, jaune d'or, brochée de nuages.
De tant de kiosques silencieux, celui qui fixe mon choix est posé au bord même de l'esplanade, sur la crête du rempart d'enceinte, dominant le Lac des Lotus et le Pont de Marbre, avec vue sur l'ensemble de ce paysage factice—composé jadis à coups de lingots d'or et de vies humaines pour les yeux las des empereurs.