Qui donc habitait là, séquestré derrière tant de murs, tant de murs plus effroyables mille fois que ceux de toutes nos prisons d'Occident? Qui pouvait-il bien être, l'homme qui dormait dans ce lit, sous ces soies d'un bleuâtre nocturne, et, qui, pendant ses rêveries, à la tombée des soirs, ou bien à l'aube des jours glacés d'hiver pendant l'oppression de ses réveils, contemplait ces pensifs petits bouquets sous globe, rangés en symétrie sur les coffres noirs?…

C'était lui, l'invisible empereur fils du Ciel, l'étiolé et l'enfantin, dont l'empire est plus vaste que notre Europe, et qui règne comme un vague fantôme sur quatre ou cinq cents millions de sujets.

De même que s'épuise dans ses veines la sève des ancêtres presque déifiés, qui s'immobilisèrent trop longtemps au fond de palais plus sacrés que des temples, de même se rapetisse, dégénère et s'enveloppe de crépuscule le lieu où il se complaît à vivre. Le cadre immense des empereurs d'autrefois l'épouvante, et il laisse à l'abandon tout cela; l'herbe pousse, et les broussailles sauvages, sur les majestueuses rampes de marbre, dans les grandioses cours; les corbeaux et les pigeons nichent par centaines aux voûtes dorées des salles de trône, couvrant de terre et de fiente les tapis somptueusement étranges qu'on y laisse pourrir. Cet inviolable palais, d'une lieue de tour, qu'on n'avait jamais vu, dont on ne pouvait rien savoir, rien deviner, réservait aux Européens, qui viennent d'y entrer pour la première fois, la surprise d'un délabrement funèbre et d'un silence de nécropole.

Il n'allait jamais par là, le pâle empereur. Non, ce qui lui seyait à lui, c'était le quartier des jardinets et des préaux sans vue, le quartier mièvre par où les eunuques regrettaient de nous avoir fait passer. Et, c'était, dans un renfoncement craintif, le lit-alcôve, aux rideaux bleu-nuit.

De petits appartements privés, derrière la chambre morose, se prolongent avec des airs de souterrains dans la pénombre plus épaisse; l'ébène y domine; tout y est volontairement sans éclat, même les tristes bouquets momifiés sous leurs globes. On y trouve un piano aux notes très douces, que le jeune empereur apprenait à toucher, malgré ses ongles longs et frêles; un harmonium; une grande boîte à musique jouant des airs de nostalgie chinoise, avec des sons que l'on dirait éteints sous les eaux d'un lac.

Et enfin, voici le retiro sans doute le plus cher, étroit et bas comme une cabine de bord, où s'exagère la fine senteur de thé et de rose séchée.

Là, devant un soupirail voilé de papier de riz qui tamise des petites lueurs mortes, un matelas en soie impériale jaune d'or semble garder l'empreinte d'un corps, habituellement étendu. Il y traîne quelques livres, quelques papiers intimes. Plaquées au mur, il y a deux ou trois images de rien, pas même encadrées, représentant des roses incolores,—et, écrite en chinois, la dernière ordonnance du médecin pour ce continuel malade.

Qu'était-ce, au fond, que ce rêveur, qui le dira jamais? Quelle vision déformée lui avait-on léguée des choses de la terre, et des choses d'au delà, que figurent ici pour lui tant d'épouvantables symboles? Les empereurs demi-dieux dont il descend faisaient trembler la vieille Asie, et, devant leur trône, les souverains tributaires venaient de loin se prosterner, emplissant ce lieu de cortèges et d'étendards dont nous n'imaginons plus la magnificence; lui, le séquestré et le solitaire, entre ces mêmes murailles aujourd'hui silencieuses, comment et sous quels aspects de fantasmagorie qui s'efface gardait-il en soi-même l'empreinte des passés prodigieux?

Et quel désarroi sans doute, dans l'insondable petit cerveau, depuis que vient de s'accomplir le forfait sans précédent, que ses plus folles terreurs n'auraient jamais su prévoir: le palais aux triples murs, violé jusqu'en ses recoins les plus secrets; lui, fils du Ciel, arraché à la demeure où vingt générations d'ancêtres avaient vécu inaccessibles; lui, obligé de fuir, et dans sa fuite, de se laisser regarder, d'agir à la lumière du soleil comme les autres hommes, peut-être même d'implorer et d'attendre!…

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