Ils veulent bien nous montrer, dans ces grands bâtiments aujourd'hui anéantis, tout ce que nous désirons voir,—et on commence par les salles d'étude, où se sont lentement formées tant de générations de prêtres figés et obscurs.
En y regardant de près, on s'aperçoit que toutes ces murailles, à présent couleur de métal oxydé, ont été jadis chamarrées de dessins éclatants, de laques et de dorures; pour les unifier ainsi dans des tons de vieux bronze, il a fallu une suite indéfinie d'étés brûlants et d'hivers glacés, avec toujours cette poussière, cette poussière incessante, soufflée sur Pékin par les déserts de Mongolie.
Elles sont très sombres, leurs salles d'étude,—et le contraire nous eût surpris; cela explique d'ailleurs leurs yeux bombés dans leurs paupières fanées. Très sombres, mais immenses, somptueuses encore malgré la décrépitude, et conçues dans des proportions grandioses, comme tous les monuments anciens de cette ville, qui fut en son temps la plus magnifique du monde. Les hauts plafonds, où s'enroulent des chimères d'or, sont soutenus par des colonnes de laque. Les petits sièges pour les étudiants, les petits pupitres sculptés s'alignent par centaines, usés, rongés, déformés sous les frottements humains. Des dieux en robe dorée, assis dans les coins, brillent de reflets atténués. Des tentures murales, d'un travail ancien et sans prix, représentent, parmi des nuages, les béatitudes des paradis du Néant. Et les bibliothèques débordent de manuscrits, les uns ayant forme de livre, les autres en grands rouleaux, enveloppés dans des soies éteintes.
On nous montre ensuite un premier temple,—et c'est un chatoiement d'ors aussitôt que la porte s'ouvre. Des ors discrets, ayant ces tons chauds et un peu rouges que les laques prennent au cours des siècles. Trois autels d'or, où trônent, au milieu d'une pléiade de petits dieux d'or tous pareils entre eux, trois grands dieux d'or aux paupières baissées. Toutes pareilles aussi, en leur raideur archaïque, les gerbes de fleurs d'or plantées dans les vases d'or qui s'alignent devant ces autels. Du reste, la répétition, la multiplication obstinée des mêmes choses, des mêmes attitudes et des mêmes visages est un des caractères de l'art immuable des pagodes. Ainsi que dans tous les temples d'autrefois, il n'y a aucune ouverture pour la lumière; seules, les lueurs glissées dans l'entre-bâillement des portes éclairent par en dessous le sourire des grandes idoles assises et l'enlacement des chimères qui se contournent dans les nuages du plafond. Rien n'a été touché, rien n'a été enlevé, pas même les cloisonnés admirables où brûlent des baguettes parfumées; évidemment on a ignoré ce lieu, on y est à peine venu.
Derrière ce temple, derrière ses dépendances poussiéreuses et déjà pleines d'ombre, où sont figurés les supplices de l'enfer bouddhique, les lamas nous conduisent dans une seconde cour aux dalles blanches, en tout semblable à la première; même délabrement et même solitude, entre les mêmes murailles aux nuances de cuivre et de rouille.
Après cette seconde cour, un second temple, tellement identique au premier, tellement, qu'on se demande si on n'est pas le jouet de quelque illusion, dans ce domaine des Esprits étranges: mêmes figures et mêmes sourires, aux mêmes places; mêmes bouquets dorés dans des vases d'or; reproduction patiente et servile des mêmes magnificences.
Après ce second temple, une troisième cour, encore pareille aux deux autres, avec un troisième temple qui se dresse au fond, pareil aux deux premiers! Toute pareille, cette cour, avec la même herbe de cimetière entre ses dalles usées. Mais le soleil plus bas n'éclaire plus que le faîte extrême des toits de faïence, les mille petits monstres d'émail jaune qui ont l'air de se poursuivre sur la courbure des tuiles. On frissonne de froid, le vent devenu plus âpre. Et les pigeons qui nichent aux corniches sculptées s'agitent déjà pour leur couchage, tandis que s'éveillent des hiboux silencieux qui commencent à tournoyer.
Ainsi que nous l'attendions, ce dernier temple—le plus caduc peut-être, le plus déjeté et le plus vermoulu—ne présente que la répétition obsédante des deux autres,—sauf pourtant l'idole du centre qui, au lieu d'être assise et de taille humaine, surgit debout, géante, imprévue et presque effroyable. Les plafonds d'or, coupés pour la laisser passer, lui arrivent à mi-jambe, et elle monte toute droite sous une espèce de clocher doré, qui la tient par trop étroitement emboîtée. Pour voir son visage, il faut s'approcher tout contre les autels, et lever la tête au milieu des brûle-parfums et des rigides fleurs: on dirait alors une momie de Titan érigée dans sa gaine, et son regard baissé, au premier abord, cause quelque crainte. Mais, en la fixant, on subit d'elle un maléfice plutôt charmeur; on se sent hypnotisé et retenu là par son sourire, qui tombe d'en haut si détaché et si tranquille, sur tout son entourage de splendeur expirante, d'or et de poussière,—de froid, de crépuscule, de ruines et de silence…