Au son des cuivres militaires, le cortège ensuite se met en marche, pour faire le tour du Lac des Lotus. Sur le parcours, une haie, telle qu'on n'en avait jamais vu, est formée par des soldats de toutes les nations; des Bavarois succèdent à des Cosaques, des Italiens à des Japonais, etc. Parmi tant d'uniformes de couleur plutôt sombre, tranchent les vestes rouges du petit détachement anglais, dont les reflets dans le lac font comme des traînées sanglantes et cruelles,—oh! un tout petit détachement, presque un peu ridicule, à côté de ceux que les autres nations ont envoyés: l'Angleterre, en Chine, s'est surtout fait représenter par des hordes d'Indiens, et chacun sait, hélas! à quelle sorte de besogne ses troupes en ce moment sont ailleurs occupées…
Sous la réverbération fatigante de dix heures du matin, les eaux, qui renversent les images de ces cordons de soldats, reflètent aussi les grands palais désolés, ou les quais de marbre, les kiosques de faïence bâtis çà et là tout au bord dans les herbages; et par endroits les lotus, qui avec le printemps commencent à sortir des vases profondes engraissées de cadavres, montrent à la surface leurs premières feuilles d'un vert teinté de rose.
On s'arrête à une pagode semi-obscure, où le cercueil sera provisoirement laissé. Elle est tellement remplie de feuillage qu'on croirait d'abord entrer dans un jardin de cèdres, de saules et de lilas blancs; mais bientôt les yeux distinguent, derrière et au-dessus de ces verdures, d'autres frondaisons plus rares et plus magnifiques, des frondaisons étincelantes, ciselées jadis par les Chinois pour leurs dieux, en forme de touffes d'érable, de touffes de bambou, et montant comme de hautes charmilles d'or vers les plafonds d'or.
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C'est la fin de ces étranges funérailles. Ici, les groupes se divisent, se trient par nations, pour se disperser bientôt dans les allées brûlantes du bois, s'en aller vers les différents palais…
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Sous la lumière d'avril, le décor de la «Ville jaune» paraît plus profond, plus vaste que jamais. Et vraiment on se sent confondu devant tout ce factice gigantesque. Combien le génie de ce peuple chinois a été jadis admirable! Au milieu d'une plaine aride, d'un steppe sans vie, avoir créé de toutes pièces et d'un seul coup cette ville de vingt lieues de tour, avec ses aqueducs, ses bois, ses rivières, ses montagnes et ses grands lacs! Avoir créé des lointains de forêt, des horizons d'eau pour donner aux souverains des illusions de fraîcheur! Et avoir enfermé tout cela—qui est cependant si grand qu'on ne le voit pas finir,—l'avoir séparé du reste du monde, l'avoir séquestré, si l'on peut dire ainsi, derrière de formidables murailles!
Ce que les plus audacieux architectes n'ont pu créer, par exemple, ni les plus fastueux empereurs, c'est un vrai printemps dans leur pays desséché, un printemps comme les nôtres, avec les pluies tièdes, avec la poussée folle des graminées, des fougères et des fleurs. Point de pelouses, point de mousses, ni de foins odorants; le renouveau, ici, s'indique à peine par les maigres feuilles des saules, par quelque touffe d'herbe de place en place, ou la floraison, çà et là, d'une espèce de giroflée violette, sur la poussière du sol. Il ne pleuvra qu'en juin, et alors ce sera un déluge, noyant toutes choses…
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Pauvre «Ville jaune», où nous cheminons ce matin, sous un soleil de plomb, rencontrant tant de monde, tant de détachements armés, tant d'uniformes, pauvre «Ville jaune» qui fut pendant des siècles fermée à tous, refuge inviolable des rites et des mystères du passé, lieu de splendeur, d'oppression et de silence; quand je l'avais vue en automne, elle gardait un air de délaissement qui lui seyait encore; mais je la retrouve animée aujourd'hui par la vie débordante des soldats de toute l'Europe! Partout, dans les palais, dans les pagodes d'or, des cavaliers «barbares» traînent leurs sabres, ou pansent leurs chevaux, sous le nez des grands bouddhas rêveurs…