C'est d'abord un guitariste qui se présente, un guitariste merveilleux comme il ne s'en trouve qu'à Grenade ou à Séville. Il fait pleurer sur ses cordes des chants d'une tristesse infinie.
Après, pour nous amuser, il imite, toujours sur sa même guitare, le bruit d'un régiment français qui passe: les tambours en sourdine et notre «Marche des zouaves» qui semble sonnée par des clairons dans le lointain.
Paraissent enfin trois petites bonnes femmes, pâlottes et grasses, qui vont nous faire entendre des trios plaintifs, avec des vocalises en mineur dont la tristesse convient aux rêves de la fumée noire. Mais, avant de chanter, l'une des trois, qui est l'étoile, une bizarre petite créature très parée, avec une tiare comme une déesse, en fleurs en papier de riz, s'avance vers moi sur la pointe de ses pieds martyrisés, me tend la main à l'européenne, disant en français, d'un accent un peu créole et non sans une certaine aisance distinguée:
—Bonsoir, colonel!…
Et c'était bien la dernière des choses que j'attendais! Vraiment, l'occupation de Pékin par nos troupes françaises aura été féconde en résultats imprévus…
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Lundi 22 avril.
Mon voyage aux tombeaux des Empereurs tarde à s'organiser. Les réponses arrivées au quartier général disent que le pays est moins sûr depuis quelques jours, des bandes de Boxers ayant reparu dans la province, et on attend de nouveaux renseignements pour me laisser partir.
Et je suis allé revoir, à l'ardent soleil printanier d'aujourd'hui, l'horreur des cimetières chrétiens violés par les Chinois.
Le bouleversement y est demeuré pareil, c'est toujours le même chaos de marbres funéraires, d'emblèmes mutilés, de stèles renversées. Les quelques débris humains que les Boxers n'avaient pas eu le loisir de broyer avant leur déroute traînent aux mêmes places; aucune main pieuse n'a osé les ensevelir à nouveau, car, suivant les idées chinoises, ce serait accepter l'injure subie que de les remettre en terre: jusqu'au jour des réparations complètes, ils doivent rester là pour crier vengeance. Rien n'est changé dans ce lieu d'abomination, sauf qu'il ne gèle plus, sauf que le soleil brûle, et que, çà et là, sur le sol poudreux, fleurissent des pissenlits jaunes ou des giroflées violettes.