Je crois devoir faire alors quelques cérémonies, lui répondre que c'est trop, qu'il me comble. Et, sous le nez des bouddhas qui nous regardent déjeuner, voici que nous nous mettons à rire l'un et l'autre, frappés tout à coup par l'air d'extravagante fanfaronnade de ce que nous disons. En vérité, c'est de la force de:
Paraissez, Navarrois, Maures et Castillans…
Et cependant, dix hommes contre deux cents Boxers, c'est bien tout ce qu'il faut; ils ne sont tenaces et terribles que derrière des murs, ces gens-là; mais, en rase campagne!… Il est fort probable, du reste, que je n'en verrai pas la queue d'un; j'accepte cependant le renfort, quatre braves soldats qui seront ravis de venir là-bas à ma suite; j'accepte d'autant plus que mon passage va prendre ainsi aux yeux des Chinois les proportions d'une reconnaissance militaire, et que cela fera bon effet dans ce moment, paraît-il.
* * * * *
A deux heures, nous remontons à cheval, pour aller coucher à vingt-cinq kilomètres plus loin, dans une vieille ville murée qui s'appelle Laï-Chou-Chien. (Les villes chinoises ont le privilège de ces noms-là; on sait qu'il en est une appelée Cha-Ma-Miaou, et une autre, une très grande, ancienne capitale, Chien-Chien.)
Et nous nous enfonçons, tout de suite disparus, dans le nuage poudreux que le vent chasse sur la plaine, l'immense et l'étouffante plaine. Il n'y a pas d'illusion à se faire, c'est le «vent jaune» qui s'est levé: un vent qui souffle, en général, par périodes de trois jours, ajoutant à la poussière de la Chine toute celle du désert mongol.
Point de routes, mais des ornières profondes, des sentiers en contre-bas de plusieurs pieds, qui n'ont pu se creuser ainsi que par la suite des siècles. Une campagne affreuse, qui depuis le commencement des temps subit des chaleurs torrides et des froids presque hyperboréens. Dans ce sol desséché, émietté, comment donc peuvent croître les blés nouveaux, qui font çà et là des carrés d'un vert bien frais, au milieu des grisailles infinies? Il y a aussi de loin en loin quelques maigres bouquets d'ormeaux et de saules, un peu différents des nôtres, mais reconnaissables cependant, garnis à peine de leurs premières petites feuilles. Monotonie et tristesse; pauvres paysages de l'extrême Nord, dirait-on, mais éclairés par un soleil d'Afrique, un soleil qui se serait trompé de latitude.
A un détour du chemin creux, une troupe de laboureurs qui nous voient tout à coup surgir s'effarent et jettent leurs bêches pour se sauver. Mais l'un d'eux les arrête en criant: «Fanko pink! (Français soldats!) Ce sont des Français, n'ayez pas peur!» Alors ils se courbent à nouveau sur la terre brûlante, continuent paisiblement leur travail, en nous regardant passer du coin de l'oeil.—Et leur confiance en dit déjà très long sur l'espèce un peu exceptionnelle de «barbares» que nos braves soldats ont su être, au cours de l'invasion européenne.
Ces quelques bouquets de saules, clairsemés dans les plaines, abritent presque tous, sous leur ombre très légère, des villages de cultivateurs: maisonnettes en terre et en briques grises; vieilles petites pagodes cornues, qui s'effritent au soleil. Avertis par des veilleurs, les hommes et les enfants, quand nous passons, sortent tous pour nous regarder en silence, avec des curiosités naïves: torses nus, très jaunes, très maigres et très musclés; pantalons en toujours pareille cotonnade bleu foncé. Par politesse, chacun déroule et laisse pendre sur son dos sa longue natte; la garder relevée en couronne serait une inconvenance à mon égard. Point de femmes, elles restent cachées. Avec la terreur en moins, ces gens doivent éprouver les mêmes impressions que jadis les paysans de la Gaule, lorsque passait avec son escorte quelque chef de l'armée d'Attila. En nous, tout les étonne, costumes, armes et visages. Même mon cheval, qui est un étalon arabe, doit leur sembler une grande bête élégante et rare, à côté de leurs tout petits chevaux à grosse tête ébouriffée.—Et les saules frêles, qui tamisent la lumière au-dessus de ces maisons, de ces minuscules pagodes, de ces existences primitives, sèment sur nous le duvet blanc de leur floraison, comme de petites plumes, de petites touffes d'ouate, qui tombent en pluie et se mêlent à l'incessante poussière.
Dans la plaine, qui recommence ensuite, unie et semblable, je me tiens à deux ou trois cents mètres en avant de ma petite troupe armée, pour éviter le surcroît de poussière que soulève le trot de ses chevaux; un nuage gris, derrière moi, quand je me retourne, m'indique qu'elle me suit toujours. Et le vent jaune continue de souffler; nous voici saupoudrés à tel point que nos cheveux, nos moustaches, nos uniformes sont devenus couleur de cendre.