Le lendemain matin, lui arriva la lettre quil avait demandée à ses amies, pour avoir des nouvelles de leur retour au harem.

"4 Ramazan, neuf heures du soir.

Rentrées saines et sauves, ami André, mais non sans tribulations. Il était très tard, juste à limite permise, et puis une de nos amies complices sétait étourdiment coupée. Ça sest arrangé, mais quand même les vieilles dames de la maison et les vieilles barbes se méfient.

Merci de tout notre coeur pour la confiance que vous nous avez témoignée. Maintenant cette tombe nous appartient un peu, nest-ce pas, et nous irons y priez souvent quand vous aurez quitté notre pays.

Ce soir je vous sens si loin de moi, et pourtant vous êtes si près! De ma fenêtre je pourrais voir, là-bas sur la hauteur de Péra, les lumières des salons dambassade où vous êtes, et je me demande comment vous pouvez vous distraire, quand nous sommes si tristes. Vous direz que je suis bien exigeante; je le suis en effet, mais pas pour moi, pour une autre.

Vous êtes gai, en ce moment sans doute, entouré de femmes et de fleurs, lesprit et les yeux charmés. Et nous, dans un harem à peine éclairé, tiède et bien sombre, nous pleurons.

Nous pleurons sur notre vie. Oh! combien triste et vide, ce soir! Ce soir plus que les antres soirs. Est-ce de vous sentir si près et si loin, qui nous rend plus malheureuses?

DJÉNANE."

Et moi, Mélek, savez-vous ce que je viens vous dire maintenant? Comment pouvez-vous vous distraire aux lumières, quand nous, devant trois branchettes tombées dun cyprès, nous pleurons. Elles sont la, posées dans un coffret saint en bois de la Mecque; elles ont une odeur acre et humide, qui pénètre, qui attriste. Vous savez, nest-ce pas, nous les avons prises?…

Oh! comment pouvez-vous être à un bal ce soir, et ne pas vous rappeler les peines que vous créez, les existences que vous avez brisées sur votre route. Je ne peux mimaginer que vous ne pensiez pas à ces choses- là, quand nous, des soeurs étrangères et lointaines, nous en pleurons….