La lettre de Djénane déplut à André, qui la jugea pas assez naturelle. "Si son affection, se disait-il, était si profonde, elle aurait, avant tout et malgré tout, désiré me dire adieu, soit à Stamboul, soit à Salonique; il y a de la littérature là-dedans." Il se sentait déçu; sa confiance en elle était ébranlée, et il en souffrait. Il oubliait que c'était une Orientale, plus excessive en tout qu'une Européenne, et d'ailleurs bien plus indéchiffrable.

Il fut sur le point, dans sa réponse, de la traiter en enfant, comme il faisait quelquefois: "Un être qui traîne la souffrance avec lui! Alors nous y voilà, à votre homme fatal que vous déclariez vous-même démodé depuis 1830…" Mais il craignit d'aller trop loin et répondit sur un ton sérieux, lui disant qu'elle l'avait péniblement atteint en le laissant partir ainsi.

Aucune communication directe n'était possible avec elle, à Bounar-Bachi, dans son palais de belle-au-bois-dormant; tout devait passer par Stamboul, par les mains de Zeyneb ou de Mélek, et de bien d'autres complices encore.

Au bout de trois semaines, il reçut ces quelques mots, dans une lettre de Zeyneb.

"André, comment vous blesser de n'importe ce que je puisse dire ou faire, moi qui suis un rien auprès de vous? Ne savez-vous pas que toute ma pensée, toute mon affection est une chose humble, que vos pieds peuvent fouler; un long tapis ancien, aux dessins quand même encore jolis, sur lequel vos pieds ont le droit de marcher. Voilà ce que je suis, et vous pourriez vous fâcher contre moi, m'en vouloir?

DJÉNANE."

Elle était redevenue Orientale tout entière là-dedans, et André, qui en fut charmé et ému, lui récrivit aussitôt, cette fois avec un élan de douce affection,—d'autant plus que Zeyneb ajoutait: "Djénane est malade là-bas, d'une fièvre nerveuse persistante qui inquiète notre grand-mère, et le médecin ne sait qu'en penser."

Des semaines après, Djénane le remercia par cette petite lettre, encore très courte, et orientale autant que la précédente:

"Bounar-Bachi, 21 février 1905.

Je me disais depuis des jours: Où est-il, le bon remède qui doit me guérir? Il est arrivé, le bon remède, et mes yeux, qui sont devenus trop grands, l'ont dévoré. Mes pauvres doigts pâles le tiennent, merci! Merci de me faire l'aumône d'un peu de vous-même, l'aumône de votre pensée. Soyez béni pour la paix que votre seconde lettre m'a apportée!