—Nous n'y avons jamais cru, ni ma soeur, ni moi… Mais elle, là-bas, loin de tout… Dans la réclusion, qu'est-ce que vous voulez, on se monte la tête…
—Et elle se l'est montée si bien qu'elle m'en veut très sérieusement…
—Pas à mort, toujours, interrompit Mélek, ou du moins cela n'en a pas l'air… Tenez, regardez plutôt ce qu'elle m'écrit ce matin…"
Elle lui tendit ce passage de lettre, après avoir replié la feuille, sur la suite que sans doute il ne devait pas lire:
"Dites-lui que je pense à lui sans cesse, que ma seule joie au monde est son souvenir. Ici, je vous envie, c'est tout ce que je fais; je vous envie pour les moments que vous passez ensemble, pour ce qu'il vous donne de sa présence; je vous envie de ce que vous êtes si près de lui, de ce que vous pouvez voir son regard, de ce que vous pouvez serrer sa main. Ne m'oubliez pas quand vous êtes ensemble; je veux ma part de vos réunions et de leur danger."
"Évidemment, conclut-il, en rendant la lettre pliée, cela n'a pas l'air d'une haine bien mortelle…"
Il avait fait son possible pour parler d'un ton léger, mais ces quelques phrases, communiquées par Mélek, le laissaient plus convaincu et plus troublé que la longue lettre violente à lui adressée. Pas de "littérature" là-dedans; c'était tout simple, et si clair!… Et avec quelle candeur elle écrivait à ses cousines ces phrases transparentes, quand elle avait pris la peine de cacheter si soigneusement ses grands reproches amoureux de l'autre jour!
Ainsi avait décidément tourné, contre son attente, cette étrange et paisible amitié de l'année dernière, avec trois femmes, qui, au début, ne devaient former qu'une indissoluble petite trinité, une seule âme, à jamais sans visage. Ce résultat l'épouvantait bien, mais le charmait aussi; en ce moment, il se sentait incapable de dire s'il préférait que ce fût ainsi ou que ce ne fût pas…
"Quand revient-elle? demanda-t-il.
—Aux premiers jours de mai, répondit Zeyneb. Nous devons nous réinstaller, comme l'année dernière, dans notre yali de la côte d'Asie. Nos humbles projets sont d'y passer encore un dernier été ensemble, si la volonté de nos maîtres ne vient pas nous séparer par quelque mariage avant l'automne. Je dis dernier, parce que moi, l'hiver sans doute m'emportera, et, dans tous les cas, les deux autres, l'été prochain, seront remariées.