Le jeudi venu, André, à travers les désolations charmantes du Vieux- Stamboul, sous le beau ciel de juin, s'achemina vers Sultan-Selim, effrayé de la revoir, et peut-être plus encore d'être revu par elle…

En arrivant à l'impasse funèbre, levant les yeux, il aperçut tout de suite la petite chose blanche indicatrice, qui se détachait sur les bruns et les ocres sombres des maisons. Et, derrière la porte, il trouva Mélek aux aguets:

"Elles sont là? demanda-t-il.

—Oui, toutes deux; elles vous attendent."

A l'entrée du petit harem, de plus en plus pauvre et fané, Zeyneb se tenait le visage découvert.

Au fond, très dans l'ombre, Djénane, qui cependant vint à lui avec un élan tout spontané, tout jeune, lui donner sa main. Elle était bien là; il réentendit sa voix de musique lointaine… Mais les yeux couleur d'eau profonde n'y étaient plus, ni les sourcils inclinés comme ceux des madones de douleur, ni l'ovale pur, ni rien: le voile était retombé aussi impénétrable qu'aux premiers jours; prise d'épouvante pour s'être trop avancée, la petite princesse blanche se retirait dans sa tour d'ivoire… Et André comprit dès l'abord que tout prière serait inutile, que ce voile ne se relèverait plus jamais, à moins peut-être que ne survînt quelque circonstance tragique et suprême. Il eut le sentiment que, dans cette affection si défendue, la période légère et douce avait pris fin. On marchait à partir d'aujourd'hui vers l'inévitable drame.

SIXIÈME PARTIE

XL

Toutefois des jours de calme apparent leur étaient réservés encore.

Il est vrai, juillet passa sans qu'il leur fût possible de se revoir, même de loin, aux Eaux-Douces,—juillet qui est à Constantinople une saison de grand vent et d'orages, une période pendant laquelle le Bosphore, du matin au soir, se couvre d'écume blanche. Ce mois-là, c'est à peine si Djénane put lui écrire, tant elle était surveillée par une vieille tante revêche, venue d'Erivan pour faire une visite interminable, et qui ne supporterait pas de sortir en caïque si l'eau n'était lisse comme un miroir.