Seul, il voulut la faire quand même, cette promenade, le 5 octobre, jour qu'ils avaient fixé pour monter là une dernière fois ensemble.
Et c'était par un temps merveilleux de l'automne méridional; les bois sentaient bon, les abeilles bourdonnaient. Aujourd'hui, il se croyait moins attaché à ses petites amies turques, même à Djénane, et il avait conscience qu'il se reprendrait à la vie ailleurs, où elles ne seraient pas. Il lui semblait aussi qu'au départ son regret maintenant serait moins pour elles que pour l'Orient lui-même, pour cet Orient immobile qu'il avait adoré depuis ses années de prime jeunesse, et pour le bel été d'ici qui s'achevait, pour ce recoin pastoral de l'Asie où il venait de passer deux saisons dans le calme des vieux temps, dans l'ombre des arbres, dans la senteur des feuilles et des mousses… Oh! le clair soleil encore aujourd'hui! Et ces chênes, ces scabieuses, ces fougères aux teintes rougies et dorées, lui rappelaient les bois de son pays de France, à tel point qu'il retrouvait tout à coup les mêmes impressions que jadis, à la fin de ses vacances d'enfant, lorsqu'il fallait à cette même époque de l'année quitter la campagne où l'on avait fait tan de jolis jeux sous le ciel de septembre…
A mesure qu'il s'élevait cependant, par les petits sentiers de lichens et de bruyères, à mesure que se découvraient les lointains, s'en allait son illusion de France; ce n'était plus cela, et la notion du pays turc s'imposait à la place; les méandres profonds du Bosphore s'ouvraient à ses pieds, montrant les villages ou les palais des rives, et les caravanes de bateaux en marche. Vers l'intérieur des terres, c'étaient aussi des aspects étrangers, une succession infinie de collines couvertes dun même et épais manteau de verdure, des forêts trop grandes et tranquilles, comme notre France nen connaît plus.
Quand il atteignit enfin ce plateau, battu par tous les souffles du large, qui sert de péristyle à la vieille mosquée solitaire, quantité de femmes turques étaient assises là sur lherbe, venues en pèlerinage dans de très primitives charrettes à boeufs. Vite, dès quil fut aperçu, vite les mousselines enveloppantes sabaissèrent pour cacher tous les visages. Et cela devint une muette compagnie de fantômes voilés, qui se détachaient, avec une grâce archaïque, sur limmensité de la Mer Noire, soudainement apparue autour de lhorizon.
André se dit alors que, pour lui, le charme de ce pays et de son mystère résisterait à tout, même à la déception causée par Djénane, même aux désenchantements du déclin de la vie….
XLIII
Le lendemain, qui tombait un vendredi, il ne voulut pas manquer daller aux Eaux-Douces dAsie, car cétait bien la dernière des dernières fois: son contrat de la saison, pour le caïque et les rameurs, expirait ce soir-là même, et du reste les ambassades redescendaient toutes à Constantinople la semaine suivante; le temps du Bosphore touchait à sa fin.
Et jamais jour de plein été ne fut si lumineux ni si calme; à part qu'il y avait moins de barques peut-être le long de la rive déjà un peu délaissée on aurait pu se croire à un vendredi du beau mois daoût. Par habitude, par attachement aussi, toujours et quand même, il fit passer son caïque sous les fenêtres closes du yali de ses amies…. Le petit signal blanc était là, à son poste! Quelle inexplicable surprise! Est-ce donc quelles allaient venir ?…
Là-bas, aux Eaux-Douces, les prairies étaient couleur dor autour de la gentille rivière, tant il y avait de feuilles mortes en jonchée, et les arbres disaient bien l'automne. Cependant la plupart des caïques élégants, habitués de ce lieu, entraient lun après l'autre, amenant les belles des harems, et André reçut au passage, encore une fois pour ladieu final, des sourires discrets qui lui venaient de dessous les voiles.
Longtemps il attendit, regardant de tous côtés; mais ses amies toujours narrivaient point, et la Journée savançait, et les promeneuses commençaient à se retirer.