Mais quoi? alors, cest quil rêve! La voiture, qui cheminait toujours au pas, on dirait quelle séloigne rapidement quand même, et dans un sens différent de celui où les chevaux marchent! Elle sen va par le travers, comme une image que lon emporte, et tout sen va avec elle, les gens, ce grouillement de peuple, les maisons, la ville…. Ah! cest le paquebot qui est parti!… Sans un bruit, sans une secousse, sans quon ait entendu tourner son hélice…. La pensée ailleurs, il ny avait pas pris garde…. Le grand paquebot, entraîne par des remorqueurs, séloigne du quai sans qu'on le sente remuer; on dirait que cest le quai qui fuit, qui se dérobe très vite, avec sa laideur, avec ses foules, tandis que le grand Stamboul, étant plus haut et plus lointain, ne bouge pas encore. La clameur des voix se perd, on ne distingue plus les mains qui disent adieu,—ni la caisse noire de cette voiture, au milieu des mille points rouges qui sont des fez turcs.

Toujours sans que rien n'ait semblé remuer à bord, et dans un silence presque soudain que lon nattendait pas, Stamboul lui-même commence de sestomper sous le brouillard et le crépuscule; toute cette Turquie sefface, avec une sorte de majesté funèbre, dans le lointain,— bientôt dans le passé.

Et André ne cesse de regarder, aussi longtemps quun vague contour de Stamboul reste dessiné au fond des grisailles du soir. Pour lui, de ce côté-là de lhorizon, persiste un charme dâmes et de formes féminines, —de celles qui sen allaient tout à lheure dans cette voiture, et des autres déjà dissoutes par la mort….

La tombée de la nuit, dans la Marmara….

André songe: "A cette heure-ci, elles viennent darriver chez elles." Et il se représente ce qua dû être leur trajet de retour, puis leur rentrée à la maison sous des regards inquisiteurs, et enfin leur enfermement, leur solitude ce même soir….

On est encore tout près: ce phare, qui vient de sallumer à petite distance, et brille sur lobscurité de la mer, cest celui de la Pointe- du-Sérail. Mais André a limpression dêtre déjà infiniment loin; ce départ a tranché comme dun coup de hache les fils qui reliaient sa vie turque à lheure présente, et alors cette période, en réalité si proche mais qui nest plus retenue par rien, se détache, tombe, tombe tout à coup au fond de labîme où sanéantissent les choses absolument passées….

LIV

A son arrivée en France, il reçut ces quelques mots de Djénane:

"Quand vous étiez dans notre pays, André, quand nous respirions le même air, il semblait encore que vous nous apparteniez un peu. Mais à présent vous êtes perdu pour nous; tout ce qui vous touche, tout ce qui vous entoure nous est inconnu,… et de pus en plus votre coeur, votre pensée distraite nous échappent. Vous fuyez,—ou plutôt cest nous qui pâlissons, jusquà disparaître bientôt. Cest affreux de tristesse.

Quelque temps encore votre livre vous obligera de vous souvenir. Mais après ?… Jai cette grâce à vous demander: vous men enverrez tout de suite les premiers feuillets manuscrits, nest-ce pas? Hâtez-vous. Ils ne me quitteront jamais; où que jaille, même dans la terre, je les emporterai avec moi…. Oh! la triste chose que le roman de ce roman: il est aujourdhui le seul terrain où je me sente sûre de vous rencontrer; il sera demain tout ce qui survivra dune période à jamais finie….