Et elle aurait vécu, si elle était restée la petite barbare, la petite princesse des plaines dAsie! Elle naurait rien su du néant des choses…. Cest de trop penser et de trop savoir, qui la empoisonnée chaque jour un peu…. Cest lOccident qui la tuée, André…. Si on lavait laissée primitive et ignorante, belle seulement, je la verrais là près de moi, et jentendrais sa voix…. Et mes yeux nauraient pas pleuré, comme ils pleureront des jours et des nuits encore…. Je naurais pas eu ce désespoir, André, si elle était restée la petite princesse des plaines dAsie….
ZEYNEB."
La lettre de Djénane, André avait une pieuse frayeur de louvrir.
Ce nétait plus comme le faire-part, décacheté si distraitement. Cette fois il était averti; depuis des jours, il avait pris le deuil pour elle; la tristesse de lavoir perdue était entrée en lui par degrés avec une pénétration lente et profonde; il avait eu le temps aussi de méditer sur la part de responsabilité qui lui revenait dans ce désespoir.
Donc, avant de déchirer cette enveloppe, il senferma seul, pour nêtre troublé par rien dans son tête-â-tête avec elle.
Plusieurs feuillets…. Et le dernier, celui den dessous, en effet, les doigts le sentaient tout froissé et meurtri.
Dabord il vit que cétait son écriture des lettres habituelles, toujours sa même écriture aussi nette. Elle avait donc été bien maîtresse delle-même devant la mort! Et elle commençait par ces phrases un peu rythmées qui étaient dans sa manière; des phrases dabord si calmes, quAndré eût douté presque, lui qui ne lavait pas vue "raidie et blanche", lui qui navait pas eu le contact de sa main de morte".
LA LETTRE
"Mon ami, lheure est venue de nous dire adieu. Liradé par lequel je me croyais protégée a été rapporté, Zeyneb a dû vous lapprendre. Ma grand- mère et mes oncles ont tout préparé pour mon mariage, et demain doit me rendre à lhomme que vous savez.
Il en minuit et, dans la paix de la maison close, point dautre bruit que le grincement de ma plume; rien ne veille, hors ma souffrance. Pour moi, le monde sest évanoui; jai déjà pris congé de tout ce qui my était cher, jai écrit mes dernières volontés et mes adieux. Jai débarrassé mon âme de tout ce qui nen est pas lessence, jen ai voulu chasser toutes les images—pour que rien ne demeure entre vous et moi, pour ne donner quà vous les dernières heures de ma vie, et que ce soit vous seul qui sentiez sarrêter le dernier battement de mon coeur.