Une fois franchie la grande enceinte des parcs d'Yldiz, le coupé noir arriva devant une grille fermée, qui était celle des jardins de la Sultane. Un nègre, avec une grosse clef solide, vint ouvrir, et la voiture, derrière laquelle une bande d'eunuques à la livrée de la "Validé" couraient maintenant pour aider la visiteuse à descendre, s'engagea dans les allées fleuries, pour s'arrêter en face du perron d'honneur.
La jolie suppliante connaissait le cérémonial d'introduction, étant déjà venue plusieurs fois, aux grandes réceptions du Baïram, chez la bonne princesse. Dans le vestibule, elle trouva, comme elle s'y attendait, une trentaine de petites fées,—des toutes jeunes esclaves, des merveilles de beauté et de grâce,—vêtues pareillement comme des soeurs et alignées en deux files pour la recevoir; après un grand salut d'ensemble, les petites fées s'abattirent sur elle, comme un vol d'oiseaux caressants et légers, et l'entraînèrent dans le "salon des yachmaks", où chaque dame doit entrer d'abord pour quitter ses voiles. Là, en un clin d'oeil, avec une adresse consommée, les fées, sans mot dire, lui eurent enlevé ses mousselines enveloppantes, qui étaient retenues par d'innombrables épingles, et elle se trouva prête, pas une mèche de ses cheveux dérangée, sous le turban de gaze impondérable qui se pose en diadème très haut, et qui est de rigueur à la cour, les princesses du sang ayant seules le droit d'y paraître tête nue. L'aide de camp vint ensuite la saluer et la conduire dans un salon d'attente; une femme, bien entendu, cet aide de camp, puisqu'il n'y a point d'hommes chez une sultane; une jeune esclave circassienne, toujours choisie pour sa haute taille et son impeccable beauté, qui porte jaquette de drap militaire à aiguillettes d'or, longue traîne, relevée dans la ceinture, et petit bonnet d'officier galonné d'or. Dans le salon d'attente, ce fut Madame la Trésorière, qui vint suivant les rites lui tenir un moment compagnie: une Circassienne encore, il va sans dire, puisqu'on n'accepte aucune Turque au service du palais, mais une Circassienne de bonne famille, pour occuper une charge aussi hautement considérée; et, avec celle-ci qui était du monde, même grande dame, il fallut causer… Mortelles, toutes ces lenteurs, et son espoir, son audace de plus en plus faiblissaient…
Près d'entrer enfin dans le salon, si difficilement pénétrable, où se tenait la mère du Khalife, elle tremblait comme d'une grande fièvre.
Un salon d'un luxe tout européen, hélas! sauf les merveilleux tapis et les inscriptions d'Islam; un salon gai et clair, donnant de haut sur le Bosphore, que l'on apercevait lumineux et resplendissant à travers les grillages des fenêtres. Cinq ou six personnes en tenue de cour, et la bonne princesse, assise au fond, se levant pour recevoir la visiteuse. Les trois grands saluts, de même que pour les Majestés occidentales; mais le troisième, un prosternement complet à deux genoux, la tête à toucher terre, comme pour baiser le bas de la robe de la Dame, qui, tout de suite, avec un franc sourire, lui tendait les mains pour la relever. Il y avait là un jeune prince, l'un des fils du Sultan (qui ont, tout comme le Sultan lui-même, le droit de voir les femmes à visage découvert). Il y avait deux princesses du sang, frêles et gracieuses, tête nue, la longue traîne éployée. Et enfin trois dames à petit turban sur chevelure très blonde, la traîne retenue captive dans la ceinture; trois "Saraylis", jadis esclaves de ce palais même, puis grandes dames de par leur mariage, et qui étaient depuis quelques jours en visite chez leur ancienne maîtresse et bienfaitrice, ayant conquis le droit, en tant que Saraylis, de venir chez n'importe quelle princesse sans invitation, comme on va dans sa propre famille. (On entend ainsi l'esclavage, en Turquie, et plus d'une épouse de nos socialistes intransigeants pourrait venir avec fruit s'éduquer dans les harems, pour ensuite traiter sa femme de chambre, ou son institutrice, comme les dames turques traitent leurs esclaves.)
C'est un charme qu'ont presque toujours les vraies princesses, d'être accueillantes et simples; mais aucune sans doute ne dépasse celles de Constantinople en simplicité et douce modestie. "Ma chère petite, dit gaiement la Sultane à chevelure blanche, je bénis le bon vent qui vous amène. Et, vous savez, nous vous gardons tout le jour; nous vous mettrons même à contribution pour nous faire un peu de musique: vous jouez trop délicieusement."
Des fraîches beautés qui n'avaient point encore paru (les jeunes esclaves préposées aux rafraîchissements) firent leur entrée apportant sur des plateaux d'or, dans des tasses d'or, des boîtes d'or, le café, les sirops, les confitures de roses; et la Sultane mit la conversation sur quelqu'un de ces sujets du jour qui ne manquent jamais de filtrer jusqu'au fond des sérails, même les plus hermétiquement clos.
Mais le trouble de la visiteuse se dissimulait mal; elle avait besoin de parler, d'implorer; cela se voyait trop bien… Avec une gentille discrétion, le prince se retira; les princesses et les belles Saraylis, sous prétexte de regarder je ne sais quoi dans les lointains du Bosphore, allèrent s'accouder aux fenêtres grillées d'un salon voisin.
"Qu'y a-t-il, ma chère enfant?" demanda alors tout bas la grande princesse, penchée maternellement vers "Zahidé", qui se laissa tomber à ses genoux.
Les premières minutes furent d'anxiété croissante et affreuse, quand la petite révoltée qui cherchait avidement sur le visage de la Sultane l'effet de ses confidences, s'aperçut que celle-ci ne comprenait pas et s'effarait. Les yeux cependant, toujours bons, ne refusaient point; mais ils semblaient dire: "Un divorce, et un divorce si peu justifié! Quelle affaire difficile!… Oui, j'essaierai… Mais, dans des conditions telles, mon fils jamais n'accordera…"
Et "Zahidé", devant ce refus qui pourtant ne se formulait pas, croyait sentir les tapis, le parquet se dérober sous ses genoux, se jugeait perdue,—quand soudain quelque chose comme un frisson de terreur religieuse passa dans le palais tout entier; on courait, à pas sourds, dans les vestibules; toutes les esclaves, le long des couloirs, avec des froissements de soie, tombaient prosternées… Et un eunuque se précipita dans le salon, annonçant, d'une voix que la crainte faisait plus pointue: