—Voici comment je l'entendais. Rappelez-vous les belles légendes du vieux temps, la Walkyrie qui dormait dans son burg souterrain; la princesse-au-bois-dormant, qui dormait dans son château au milieu de la forêt. Mais, hélas! on brisa l'enchantement et elles s'éveillèrent. Eh bien! vous, les musulmanes, vous dormiez depuis des siècles d'un si tranquille sommeil, gardées par les traditions et les dogmes!… Mais soudain le mauvais enchanteur qui est le souffle d'Occident, a passé sur vous et rompu le charme, et toutes en même temps vous vous éveillez; vous vous éveillez au mal de vivre, à la souffrance de savoir…"
Djénane cependant ne se rendait qu'à moitié. Visiblement, elle avait un titre à elle, mais ne voulait pas le dire encore.
Les nouvelles venues étaient aussi des révoltées, et à outrance. On s'occupait beaucoup à Constantinople, ce printemps-là, d'une jeune femme du monde, qui s'était évadée vers Paris; l'aventure tournait les têtes, dans les harems, et ces deux petites dames-fantômes en rêvaient dangereusement.
"Vous, leur disait Djénane, peut-être trouveriez-vous le bonheur là-bas, parce que vous avez dans le sang des hérédités occidentales. (Leur aïeule, monsieur Lhéry, était une Française qui vint à Constantinople, épousa un Turc et embrasse l'Islam.) Mais moi, mais Zeyneb, mais Mélek, quitter notre Turquie! Non, pour nous trois, c'est un moyen de délivrance à écarter. De pires humiliations encore, s'il le faut, un pire esclavage. Mais mourir ici, et dormir à Eyoub!…
—Et comme vous avez raison!" conclut André.
Elles disaient toujours qu'elles allaient s'absenter, partir pour un temps. Était-ce vrai? Mais André, en les quittant cette fois, emportait la certitude de les revoir: il les tenait à présent par ce livre, et peut-être par quelque chose de plus aussi, par un lien d'ordre encore indéfinissable, mais déjà résistant et doux, qui commençait de se former surtout entre Djénane et lui.
Mélek, qui s'était instituée l'étonnant petit portier de cette maison à surprise, fut chargée de le reconduire. Et, pendant le court tête-à-tête avec elle, dans l'obscur couloir délabré, il lui reprocha vertement la mystification des photos sans visage. Elle ne répondit rien, continue de le suivre jusqu'au milieu du vieil escalier sombre, pour surveiller de là s'il trouverait bien la manière de faire jouer les verrous et la serrure de la porte extérieure.
Et, quand il se retourna sur le seuil pour lui envoyer son adieu, il la vit là-haut qui lui souriait de toutes ses jolies dents blanches, qui lui souriait de son petit nez en l'air, moqueur sans méchanceté, et de ses beaux grands yeux gris, et de tout son délicieux petit visage de vingt ans. A deux mains, elle tenait relevé son voile jusqu'aux boucles d'or roux qui lui encadraient le front. Et son sourire disait: "Eh bien! oui, là, c'est moi, Mélek, votre petite amie Mélek, que je vous présente! Moi d'ailleurs, ce n'est pas comme si c'étaient les autres. Djénane par exemple; moi, ça n'a aucune importance. Bonjour, André Lhéry, bonjour!"
Ce fut le temps d'un éclair, et le voile noir retomba. André lui cria doucement merci,—en turc, car il était déjà presque dehors, s'engageant dans l'impasse funèbre.
Dehors on avait froid, sous ces nuages épais et ce vent de Russie. La tombée du jour se faisait lugubre comme en décembre. C'était par ces temps que Stamboul, d'une façon plus poignante, lui rappelait sa jeunesse, car le court enivrement de son séjour à Eyoub, autrefois, avait eu l'hiver pour cadre. Quand il traversa la place déserte, devant la grande mosquée de Sultan-Selim, il se souvint tout à coup, avec une netteté cruelle, de l'avoir traversée, à cette même heure et dans cette même solitude, par un pareil vent du Nord, un soir gris d'il y avait vingt-cinq ans. Alors ce fut l'image de la chère petite morte qui vint tout à coup balayer entièrement celle de Djénane.