Nous avons rencontré un André Lhéry tout autre que nous l'imaginions. Et maintenant, le vrai vous que vous nous avez permis de connaître, jamais nous ne l'oublierons plus. Mais il faut pourtant l'expliquer, cette phrase, qui, d'une femme à un homme, a l'air presque d'une galanterie pitoyable. Nous ne vous oublierons plus parce que, grâce à vous, nous avons connu ce qui doit faire le charme de la vie des femmes occidentales: le contact intellectuel avec un artiste. Nous ne vous oublierons jamais parce que vous nous avez témoigné un peu de sympathie affectueuse, sans même savoir si nous sommes belles ou bien des vieilles masques; vous vous êtes intéressé à cette meilleure partie de nous- mêmes, notre âme, que nos maîtres jusqu'ici avaient toujours considérée comme négligeable; vous nous avez fait entrevoir combien pouvait être précieuse une pure amitié d'homme."

C'était donc décidément ce qu'il avait pensé: un gentil flirt d'âmes, et rien de plus; un flirt d'âmes, avec beaucoup de danger autour, mais du danger matériel et aucun danger moral. Et tout cela resterait blanc comme neige, blanc comme ces dômes de mosquée au clair de lune.

Il l'avait sur lui, cette lettre de Djénane, reçue tout à l'heure à Péra, et il a reprit, pour la relire plus tranquillement, à la lueur du fanal pendu aux branches voisines:

"Et maintenant,—disait-elle,—maintenant que nous ne vous avons plus, quelle tristesse de retomber dans notre torpeur! Votre existence à vous, si colorée, si palpitante, vous permet-elle de concevoir les nôtres, si pâles, faites d'ans qui se traînent sans laisser de souvenirs. D'avance, nous savons toujours ce que demain nous apportera, —rien,—et que tous les demains, jusqu'à notre mort, glisseront avec la même douceur fade, dans la même tonalité fondue. Nous vivons des jours gris perle, ouatés d'un éternel duvet qui nous donne la nostalgie des cailloux et des épines.

Dans les romans qui nous arrivent d'Europe, on voit toujours des gens qui, sur le soir de leur vie, pleurent des illusions perdues. Eh bien! au moins ils en avaient, ceux-là; ils ont éprouvé une fois l'ivresse de partir pour quelque belle course au mirage! Tandis que nous, André, jamais on ne nous a laissé la possibilité d'en avoir, et, quand notre déclin sera venu, il nous manquera même ce mélancolique passe-temps, de les pleurer… Oh! combien nous sentons cela plus vivement depuis votre passage!

Ces heures, en votre compagnie, dans la vieille maison du quartier de Sultan-Selim!… Nous réalisions là un rêve dont nous n'aurions pas osé autrefois faire une espérance; posséder André Lhéry à nous seules; être traitées par lui comme des êtres pensants, et non comme des jouets, et même un peu comme des amies, au point qu'il découvrait pour nous des côtés secrets de son âme! Si peu que nous connaissions la vie européenne et les usages de votre monde, nous avons senti tout le prix de la confiance avec laquelle vous répondiez à nos indiscrétions. Oh! de celles-ci, par exemple, nous étions bien conscientes, et, sans nos voiles, nous n'aurions certes pas été si audacieuses.

Maintenant, en toute simplicité et sincérité de coeur, nous voulons vous proposer une chose. Vous entendant parler l'autre jour de la tombe qui vous est chère, nous avons eu toutes les trois la même idée, que le même sentiment de crainte nous a retenues d'exprimer. Mais nous osons maintenant, par lettre… Si nous savions où elle est, cette tombe de votre amie, nous pourrions y aller prier quelquefois, et, quand vous serez parti, y veiller, puis vous en donner des nouvelles. Peut-être vous serait-il doux de penser que ce coin de terre, où dort un peu de votre coeur, n'est pas entouré que d'indifférence. Et nous serions si heureuses, nous, de ce lien un peu réel avec vous, quand vous serez loin; le souvenir de votre amie d'autrefois défendrait peut-être ainsi de l'oubli vos amies d'à présent…

Et, dans nos prières pour celle qui vous a appris à aimer notre pays, nous prierons aussi pour vous, dont la détresse intime nous est bien apparue, allez!… Comme c'est étrange que je me sente revenir à une espérance, depuis que je vous connais, moi qui n'en avais plus! Est-ce donc à moi de vous rappeler qu'on n'a pas le droit de borner son attente et son idéal à la vie, quand on a écrit certaines pages de vos livres…

DJÉNANE."

Il avait souhaité cela depuis bien longtemps, pouvoir recommander la tombe de Nedjibé à quelqu'un d'ici qui en aurait soin; surtout il avait fait ce rêve, en apparence bien irréalisable, de la confier à des femmes turques, soeurs de la petite morte par la race et par l'Islam. Donc, la proposition de Djénane, non seulement l'attachait beaucoup à elle, mais comblait son voeu, achevait de mettre sa conscience en repos vis-à-vis des cimetières.