Mon Dieu, ma petite histoire de mariage, combien m'en voici éloignée!… J'en étais, je crois, à la fin de l'hiver qui suivit la belle fête de mes noces. Un long hiver, cette année-là, et Stamboul, deux mois sous la neige. J'avais beaucoup pâli et je languissais. La mère de Hamdi, Émiré Hanum, devinait bien d'ailleurs que je n'étais pas heureuse. Elle s'inquiéta, paraît-il, de me voir si blanche, car un jour les médecins furent mandés, et, sur leurs conseils, elle m'envoya passer deux mois aux îles (1), où vos amies Zeyneb et Mélek venaient déjà de s'installer.
Vous les connaissez, nos îles, et les douceurs de leur printemps? C'est l'amour de la vie et l'amour de l'amour qu'on y respire. Dans cet air pur, sous les pins qui embaument, je me sentais renaître. Les mauvais souvenirs, les notes fausses de ma vie de femme, tout se fondit en une langueur tendre. Je me jugeai folle d'avoir été auprès de mon mari si compliquée et si exigeante. Ce climat et cet avril m'avaient changée. Par les soirs de clair de lune, dans le beau jardin de notre villa, je me promenais seule, sans autre désir, sans autre rêve que d'avoir près de moi mon Hamdi, et, son bras autour de ma taille, de n'être rien qu'une amoureuse. Je sentais le regret amer des baisers que je n'avais pas su rendre, la nostalgie des caresses qui m'avaient ennuyée.
Avant le délai fixe, sans prévenir, je repartis pour Stamboul, suivie seulement de mes esclaves.
Le bateau qui me ramenait, retardé par des avaries, n'arriva qu'à nuit close,—et vous savez que nous n'avons pas le droit, nous autres musulmanes, d'être dehors après le coucher du soleil. Il était bien neuf heures, quand j'entrai sans bruit dans notre hôtel. Hamdi, à cette heure-là, devait être au selamlike, avec son père et ses amis, comme d'habitude; ma belle-mère, sans doute enfermée à méditer son Coran, et ma cousine, en train de se faire dire son horoscope par quelque esclave habile à lire dans le marc de café.
Je montai donc tout droit chez moi, et, en entrant dans ma chambre, je ne vis rien autre chose que Durdané entre les bras de mon mari…
Vous direz, André, qu'elle est bien banale, mon aventure, et très courante en Occident; aussi ne vous l'ai-je contée que pour la suite qu'elle comporte.
Mais je suis fatiguée, ami que je ne dois plus revoir, et cette suite sera pour demain.
DJÉNANE."
(1) Les îles des Princes, dans la mer de Marmara. A Constantinople, on dit "les îles".
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