La question qu'elle lui posa, d'un petit ton drôle, dès qu'il fut assis sur le modeste divan décoloré:

"Eh bien! comment va votre ami Jean Renaud?…

—Mais parfaitement, je vous remercie, répondit-il de même; vous savez son nom?

—On sait tout, dans les harems. Exemple: je puis vous dire que vous dîniez hier au soir chez madame de Saint-Enogat, à côté d'une personne en robe rose; que vous vous êtes isolés après, tous deux, sur un banc du jardin et qu'elle a accepté une de vos cigarettes au clair de lune. Ainsi de suite… Tout ce que vous faites, tout ce qui vous arrive, nous savons… Alors, vous m'assurez qu'il va toujours bien, monsieur Jean Renaud?

—Mais oui, je vous dis…

—Alors, Mélek, tu as perdu ta peine: ça n'agit pas."

Il apprit donc que Mélek, depuis quelques jours, avait entrepris des prières et un envoûtement pour obtenir sa mort,—un peu comme enfantillage et plus encore pour tout de bon, s'étant imaginée qu'il incarnait une influence hostile et maintenait André en défiance contre elles.

"Voilà, dit Djénane en riant, vous avez voulu connaître des Orientales, eh bien! c'est ainsi que nous sommes. Dès qu'on gratte un peu le vernis: des petites barbares!

—En tout cas, pour celui-ci, vous vous trompiez bien. Mais au contraire, il rêve de vous tout le temps, le pauvre Jean Renaud! Et tenez, sans lui, nous ne nous connaîtrions pas; notre premier rendez- vous, à Pacha-Bagtché, le jour de ce grand vent, il m'a entraîné, je refusais d'y venir…

—Bon Jean Renaud! s'écria Mélek. Écoutez, alors emmenez-le demain vendredi aux Eaux-Douces, dans votre beau caïque, et j'irai tout exprès, moi, pour lui faire un sourire en passant…"