Cette Zeyneb était la seule du trio quAndré croyait un peu connaître: une désenchantée dans les deux sens de ce mot-la, une découragée de la vie, ne désirant plus rien, nattendant plus rien, mais résignée avec une douceur inaltérable; une créature toute de lassitude et de tendresse; exactement lâme indiquée par son délicieux visage, si régulier, et par ses yeux qui souriaient avec désespérance. Mélek au contraire, qui semblait pourtant avoir un bon petit coeur, ne cessait de se montrer fantasque à lexcès, violente, et puis enfant, capable de se moquer, de rire de tout. Quant à Djénane, la plus exquise des trois, combien elle restait mystérieuse, sous son éternel voile noir, si compliquée, si frottée de toutes les littératures: avec cela, inégale, à la fois soumise et altière, nhésitant pas, par moments, à se livrer avec une confiance presque déconcertante, et puis rentrant aussitôt après dans sa tour divoire pour y redevenir encore plus lointaine.

"Celle-là, songeait André, je ne démêle ni ce quelle me veut, ni pourquoi elle m'est déjà chère; on dirait parfois quil y ait entre nous des ressouvenirs en commun don ne sait quel passé…. Je ne commencerai à la déchiffrer que le jour où jaurai vu enfin quels yeux elle peut bien avoir; mais jai peur quelle ne me les montre jamais.

Il fallut redescendre de bonne heure vers la plaine de Béicos pour leur laisser le temps de rassembler leurs esclaves et de rentrer avant la nuit. Ils se replongèrent donc bientôt dans les sentiers du bois, et elles voulurent quAndré leur donnât lui-même à chacune un brin de ces bruyères qui faisaient la montagne toute rose; cétait pour le mettre à leur corsage ce soir, par bravade enfantine, pendant le dîner en compagnie des aïeules et des vieux ondes rigides.

En arrivant à la plaine, il les quitta par prudence, mais les suivit des yeux, marchant un peu loin derrière elles. Peu de monde aujourdhui, dans cette Vallée-du-Grand-Seigneur où le soleil prenait déjà ses nuances dorées du soir; seulement quelques femmes, la tête voilée de blanc, assises par terre, en groupes espacés dans le lointain. Elles sen allaient, les trois petites audacieuses, dun pas harmonieux et lent, Zeyneb et Mélek drapées de soies à peine teintées, presque blanches, marchant de chaque côté de Djénane toujours en élégie noire; leurs vêtements traînaient sur la pelouse exquise, sur lherbe courte et fine, froissant les fleurs violettes des colchiques, promenant les feuilles jaune dor tombées déjà des platanes. Elles ressemblaient bien à trois ombres élyséennes, traversant la vallée du grand repos; celle du milieu, celle en deuil étant sans doute une ombre encore inconsolée de lamour terrestre…

Il les perdit de vue quand elles arrivèrent sous les grands platanes, dans le bois sacré qui est à lautre bout de cette plaine fermée. Le soleil descendait derrière les collines, disparaissait lentement de cet éden; le ciel prenait sa limpidité verte des beaux soirs dété et les tout petits nuages, qui le traversaient en queues de chat, ressemblaient à des flammes orangées. Les autres ombres heureuses qui étaient restées longtemps assises, çà et là, sur lherbe fleurie de colchiques, se levaient toutes pour sen aller aussi, mais bien doucement comme il sied à des ombres. Les flûtes des bergers dans le lointain commençaient leur musiquette du temps passé pour faire rentrer les chèvres. Et tout ce lieu se préparait à devenir infiniment solitaire, au pied de ces grands bois, sous une nuit détoiles.

André Lhéry se dirigea à regret vers le Bosphore, qui apparut bientôt, comme une nappe dargent rose, entre les silhouettes déjà noires des platanes géants du rivage. A ses rameurs, il recommanda de ne point se presser: il regagnait sans aucune avidité la côte dEurope, Thérapia où les grands hôtels allumaient leurs feux électriques et accordaient (ou à peu près), pour la soirée dite élégante, leurs orchestres de foire.

XXVI

LETTRES QUANDRÉ REÇUT LE LENDEMAIN

"Le 18 septembre 1904.

Notre ami, savez-vous un thème que vous devriez développer, et qui donnerait bien la page la plus "harem" de tout le livre? Le sentiment de vide quamène dans nos existences lobligation de ne causer quavec des femmes, de navoir pour intimes que des femmes, de nous retrouver toujours entre nous, entre pareilles. Nos amies? mais, mon Dieu, elles sont aussi faibles et aussi lasses que nous-mêmes. Dans nos harems, la faiblesse, les faiblesses plutôt, ainsi réunies, amassées, ont mal à lâme, souffrent davantage dêtre ce quelles sont et réclament une force. Oh! quelquun avec qui ces pauvres créatures oubliées, humiliées, pourraient parler, échanger leurs petites conceptions, le plus souvent craintives et innocentes! Nous aurions tant besoin dun ami homme, dune main ferme, mâle, sur laquelle nous appuyer, qui serait assez forte pour nous relever si nous sommes près de choir. Pas un père, pas un mari, pas un frère; non, un ami, vous dis-je; un être que nous choisirions très supérieur à nous, qui serait à la fois sévère et bon, tendre et grave, et nous aimerait dune amitié surtout protectrice…. On trouve des hommes ainsi, dans votre monde, nest-ce pas?