Aucun encombrement aujourdhui sur la petite rivière, ni sur les pelouses environnantes, où les colchiques dautomne fleurissaient parmi la jonchée des feuilles mortes. Peu ou point dEuropéens; rien que des Turcs, et surtout des femmes. Et, dans les paires de beaux yeux, que laissaient à découvert les voiles blancs mis comme à la campagne, on lisait beaucoup de mélancolie, sans doute à cause de cette approche de lhiver, la saison ou laustérité des harems bat son plein, et où lenfermement devient presque continuel.

Ils se croisèrent deux ou trois fois. Même le regard de Mélek, a travers son voile baissé, son voile noir de citadine, nexprimait que de la tristesse; cette tristesse que donnent universellement les saisons au déclin, toutes les choses près de finir.

Quand il fut lheure de sen aller, le Bosphore, à la sortie des Eaux- Douces, leur réservait des aspects de beauté tragique. La forteresse sarrasine de la rive dAsie, au pied de laquelle il fallait passer, toute rougie par le soleil couchant, avait des créneaux couleur de feu. Et au contraire, elle semblait trop sombre, lautre forteresse, plus colossale, qui lui fait vis-à-vis sur la côte dEurope, avec ses murailles et ses tours, échelonnées, juchées jusquen haut de la montagne. La surface de leau écumait, toute blanche, fouettée par des rafales déjà froides. Et un ciel de cataclysme sétendait au-dessus de tout cela; nuages couleur de bronze ou couleur de cuivre, très tourmentés et déchirés sur un fond livide.

Heureusement elles n'avaient pas long chemin à faire, les petites Turques, en suivant le bord asiatique, pour atteindre leur vieux quai de marbre, toujours si bien gardé, où leurs nègres les attendaient. Mais André, qui avait à traverser le détroit et à le remonter vent debout, narriva quà la nuit, ses bateliers ruisselants de sueur et deau de mer, les vestes de velours, les broderies dor trempées et lamentables. A larrière-saison, les retours des Eaux-Douces ont de ces surprises, qui sont les premières agressions du vent de Russie, et qui serrent le coeur, comme laccourcissement des jours.

Chez lui, où il ramenait en hâte ses rameurs transis pour les réchauffer, il entendit en arrivant une musiquette étrange, qui emplissait la maison; une musiquette un peu comme celle que les bergers faisaient à lheure du soleil couchant, en face, dans les bois et les vallées de Béicos dAsie; sur des notes graves, un air monotone, rapide, beaucoup plus vif quune tarentelle ou une fugue, et avec cela, lugubre, à en pleurer. Cétait un de ses domestiques turcs qui soufflait à pleins poumons dans une longue flûte, se révélant tout à coup grand virtuose en turlututu plaintif et sauvage.

"Et où as-tu appris? lui demanda-t-il.

—Dans mon pays, dans la montagne, près dEski-Chéhir, je jouais comme ça, le soir, quand je faisais rentrer les chèvres de mon père.

Eh bien! il ne manquait plus quune musique pareille, pour compléter langoisse, sans cause et sans nom, dune telle soirée…

Et longtemps cet air de flûte, quAndré se faisait rejouer au crépuscule, conserva le pouvoir dévoquer pour lui tout lindicible de ces choses réunies: le retour des Eaux-Douces pour la dernière fois; les trois petits fantômes noirs, sur une mer agitée, rentrant à la nuit tombante sensevelir dans leur sombre harem, au pied de la montagne et des bois; le premier coup de vent dautomne; les pelouses dAsie semées de colchiques violets et de feuilles jaunes; la fin de la saison au Bosphore, lagonie de lété….

XXVIII