Au pied de ces mosquées sombres, j'ai passé autrefois le plus inoubliable temps de ma vie; elles ont été les témoins constants de mes courses d'aventure—pendant que les jours délicieux d'alors fuyaient si vite. Je les voyais de partout, arrondissant là-haut leurs grands dômes, tantôt blancs et mornes sous les soleils d'été, quand j'allais chercher l'ombre des platanes sur quelque vieille place solitaire; tantôt vaguement noirs, par les minuits de décembre, sous les froides lunes indécises, quand mon caïque glissait clandestinement le long de Stamboul endormi; toujours présentes—et presque éternelles—auprès de moi, passant d'un jour sans lendemain, jeté là par le hasard. De chacune d'elles émanait une tristesse différente, un recueillement spécial qui planait sur tout le quartier solennel d'alentour. Peu à peu je les ai aimées étrangement, à mesure que je vivais davantage de la vie turque, que je m'attachais plus à ce peuple rêveur et fier, et que mon âme transitoire de ce temps-là, toute pleine d'un amour angoissé, s'ouvrait au mysticisme oriental.
Ensuite, quand il a fallu partir... oh! avec quelle mélancolie sans bornes, m'éloignant, un soir pâle de mars, sur la mer de Marmara, j'ai regardé cette silhouette de ville, lentement diminuée, peu à peu s'anéantir... Lorsque tout fut vague, presque perdu, seuls les grands dômes et les minarets apparaissaient toujours au-dessus du froid brouillard de mer; seul persistait le haut contour superbe de Stamboul. Et alors, dans cette dernière image, s'est symbolisé, pour ainsi dire, tout ce que je laissais là derrière moi de regretté amèrement, toute ma chère vie turque à jamais finie: la silhouette unique s'est gravée en dedans de mes yeux de manière à ne plus s'effacer. Pendant les années de vie errante qui ont suivi, pendant mes exils, partout, sur les mers lointaines, j'ai revu, dans mes rêves des nuits, la ville des dômes et des flèches se profiler à l'imaginaire horizon gris des sommeils, m'apportant chaque fois une impression triste de patrie perdue. Je la dessinerais par cœur sans une faute—et, dans la vie réelle, chaque fois que j'y reviens, c'est encore avec une émotion à la fois pénible et délicieuse que le temps n'a guère atténuée.
Mais je ne crois pas cependant que le mirage de mes souvenirs personnels m'illusionne outre mesure sur le prestige de cet aspect. Il est incontesté et il est légendaire; des voyageurs quelconques, même de ceux qui ne comprennent rien à rien, reçoivent une singulière impression d'arrivée dès que l'imposante silhouette commence à s'esquisser au loin. Et tant que Stamboul—banalisé, hélas! de jour en jour et profané à présent par tout le monde—conservera ce premier abord et ces lignes, il restera encore, malgré tout, la merveilleuse cité des Califes, la cité reine d'Orient.
Autour de Stamboul se groupent d'autres quartiers, d'autres villes, et des séries de palais et de mosquées dont l'ensemble forme Constantinople: d'abord Péra, où les chrétiens habitent; puis, le long du Bosphore, de Marmara à la mer Noire, une suite presque ininterrompue de faubourgs. Et, par d'innombrables bateaux, par des légions de caïques, toutes ces parties du même tout communiquent ensemble. La grande ville, éparse le long des rives, égrène ses foules bigarrées sur la mer,—et la mer est couverte de passants, la mer est un lieu qui s'anime chaque jour d'un perpétuel va-et-vient.
Quartiers bien distincts, dont les habitants sont de race, de religion, de costumes différents; quartiers qui jamais ne se ressemblent.
Aucune capitale n'est plus diverse par elle-même, ni surtout plus changeante d'heure en heure, avec les aspects du ciel, avec les vents et les nuages—dans ce climat qui a des étés brûlants et une admirable lumière, mais qui, par contre, a des hivers assombris, des pluies, des manteaux de neige tout à coup jetés sur les milliers de toits noirs.
Et ces rues, ces places, ces banlieues de Constantinople, il me semble qu'elles sont un peu à moi, comme aussi je leur appartiens. Tous ces désœuvrés de boulevard que l'Express-Orient y jette maintenant en foule, je leur en veux de s'y promener, comme à des intrus profanant mon cher domaine sans y apporter l'admiration ni le respect que le vieux Stamboul commande encore. Ces quartiers, qu'ils regardent avec un banal étonnement, et que je connais, moi, comme ceux de pas une ville au monde, je les ai parcourus jadis, à toute heure du jour ou de la nuit—me mêlant d'ordinaire, au gré de ma fantaisie d'alors, à la vie des plus humbles d'entre les gens du peuple. Mais comment pourrais-je en parler dans ce livre avec l'impartialité qu'il faudrait? J'y retrouve à chaque pas des souvenirs de jeunesse et d'amour. Comment les jugerais-je? Je les adore!...
Avant d'écrire ceci, j'ai voulu revenir une fois à Constantinople, en simple touriste moi-même, et essayer de jeter un coup d'œil plus détaché sur cette ville où je n'ai plus aucun lien, hélas! qu'avec des morts, où je n'ai plus rien à faire qu'une visite à des tombes.
Et c'est de Roumanie que je m'y suis rendu, ce printemps de 1890, au beau mois de mai, par l'ancienne route rapide de Roustchouk, Varna et la mer Noire.