A dix heures du matin, par un soleil déjà brûlant, nous nous mettons en route dans des chars à djins, emmenant une relève de coureurs choisis, trois hommes pour chacun de nous, et des éventails.
Nous voilà bientôt hors de Nagasaki, roulant grand train dans la verte montagne, montant, montant toujours. D'abord nous suivons un torrent large et profond, dans le lit duquel des blocs de granit se dressent partout comme des menhirs, les uns naturels, les autres érigés de main d'homme et vaguement taillés en forme de dieux; au milieu des verdures et de l'eau jaillissante, on les voit surgir, simples rochers quelquefois, ou bien fantômes gris, ayant des embryons de bras et des ébauches de figures.—Les Japonais ne peuvent laisser la nature naturelle; jusque dans ses recoins sauvages, il faut qu'ils lui impriment une certaine préciosité mignonne ou bien qu'ils l'arrangent en cauchemar, en grimace.—Nous roulons très vite, très vite, secoués, balancés; même sur les pentes raides, les jarrets de nos coureurs ne faiblissent pas, et nous continuons de nous élever par une route en zigzags de serpent.
Une route aussi belle que nos routes de France,—avec des fils télégraphiques, dont la présence surprend au milieu de ces arbres inconnus.
Vers midi, à la rage ardente du soleil, arrêt dans une maison-de-thé,—qui est au bord du chemin, hospitalière, dans un renfoncement ombreux et frais de la montagne. Une source bruissante est amenée dans la maison même, paraît sortir, comme par miracle, d'un vase en bambou, puis tombe dans un bassin où sont tenus, sous l'eau claire, des œufs, des fruits, des fleurs. Nous mangeons des pastèques roses, refroidies dans cette fontaine et ayant un goût de sorbet.
Repris notre route.
Nous arrivons maintenant tout en haut de cette chaîne de montagnes qui entoure Nagasaki comme une muraille. Bientôt nous allons découvrir le pays au delà. Pour le moment nous courons dans des régions élevées, où tout est vert, admirablement vert. Les cigales font partout leur grande musique et de larges papillons volent au-dessus des herbages.
On sent bien pourtant que ce n'est pas l'éternelle quiétude chaude, morne, des pays des tropiques. Non, c'est la splendeur de l'été, de l'été des régions tempérées; c'est la verdure plus délicate des plantes annuelles qui poussent au printemps; ce sont les fouillis d'herbes hautes et frêles qui, à l'automne, vont mourir; c'est le charme plus éphémère d'une saison comme les nôtres;—l'accablement délicieux de nos campagnes à nous, par les brûlantes après-midi de septembre. Ces forêts, suspendues aux pentes des collines, jouent, dans les lointains, celles d'Europe; on dirait nos chênes, nos châtaigniers, nos hêtres. Et ces petits hameaux, aux toits de chaume ou de tuiles grises, qui apparaissent çà et là groupés dans les vallées, ne dépaysent pas, ressemblent aussi aux nôtres. Le Japon n'est plus indiqué par rien de précis,—et maintenant ces lieux me rappellent certains sites ensoleillés des Alpes ou de la Savoie.
De très près seulement, les plantes étonnent, presque toutes inconnues; les papillons qui passent sont trop grands, trop bizarres; les senteurs diffèrent. Et puis, dans ces villages aperçus au loin, on cherche des yeux quelque église, quelque vieux clocher comme dans notre Europe, et on n'en découvre nulle part. Aux coins des routes, ni croix ni calvaires. Non, sur les tranquillités de ces campagnes, sur leur sommeil silencieux de midi, veillent des dieux étranges qui n'ont pas de parenté avec ceux d'Occident...