Notre troisième halte est au bout de ce steppe, au bord d'un torrent, à l'entrée d'un grand village, dans une maison-de-thé.
Nos djins, pour se réconforter, se font servir des platées de riz cuit à l'eau et les mangent à l'aide de baguettes avec une grâce féminine. Les gens s'attroupent autour de nous; des mousmés, en grand nombre, nous examinent avec des curiosités polies et souriantes. Bientôt tous les bébés du lieu sont assemblés aussi pour nous voir.
Il y en a un, de ces bébés jaunes, qui nous fait une grande pitié; un enfant hydropique, ayant une jolie figure douce. Il tient à deux mains son petit ventre nu, tout gonflé, qui sûrement le fera bientôt mourir.
Nous lui donnons des sous nippons et alors un sourire de joie, un regard de reconnaissance profonde nous sont adressés par ce pauvre petit être qui ne nous reverra jamais et qui certainement va rentrer sous peu dans la terre japonaise.
Les maisonnettes de ce village sont pareilles à celles de Nagasaki, en bois, en papier, avec les mêmes nattes bien propres. Le long de la grande rue, il y a des boutiques où l'on vend différentes petites choses amusantes, et beaucoup d'assiettes, de tasses et théières; mais, au lieu de grosse poterie comme dans nos campagnes, tout cela est en fine porcelaine ornée de gentils dessins légers.
Nous traversons une autre chaîne de collines, plus basses, et nous voici dans une autre plaine, avec des rizières encore, des fossés remplis de roseaux et de lotus. Nos djins, qui ont fini leur déshabillement progressif, sont nus à présent. La sueur ruisselle sur leur peau fauve. L'un des miens, qui est de la province d'Ouari renommée pour ses tatoueurs, a le corps littéralement couvert de dessins d'une étrangeté raffinée. Sur ses épaules, d'un bleu uniformément sombre, court une guirlande de pivoines d'un rose éclatant et d'un dessin exquis. Une dame en costume d'apparat occupe le milieu de son dos, et les vêtements brodés de cette singulière personne descendent le long de ses reins jusqu'à ses vigoureuses cuisses de coureur.
Au bord d'un autre torrent nos djins s'arrêtent, légèrement essoufflés, et nous prient de descendre. Le chemin cesse d'être carrossable; il va falloir passer à gué sur des pierres et continuer à pied, par des sentiers qui tout à l'heure s'enfonceront dans la montagne et dans les bois.