Dans ce premier salon, où un grand orgue d'église montait au plafond sombre, la reine les attendait. Elles entraient une à une ou par petits groupes, émergeant de la serre aux palmiers; c'était un éblouissement de les regarder apparaître, brodées et pailletées d'or, car Sa Majesté avait, pour ce jour, prescrit le vieux costume national et s'était, elle-même, vêtue d'un rigide drap d'argent, avec le long voile archaïque.

Parmi les arrivantes, je retrouvais beaucoup de mes commensales un peu oubliées, d'il y avait trois ans, au féerique château de Sinaïa. J'échangeais avec elles des saluts, ou quelques mots de gai revoir.

Mais toutes ces figures d'élégantes frivoles, affolées de la mode du jour, tous ces jolis yeux noirs, curieux, scrutateurs, perfides, détonnaient plus que jamais avec ces costumes anciens. Et puis, je ne sais quoi de déjà ingrat, de déjà haineux, de déjà cruel, était dans leur sourire à la reine, dans leurs révérences de cour, dans leurs baisements de main... Oh! je ne dis pas cela pour toutes, assurément, car il s'en trouvait là de loyales et de fidèles, femmes de mémoire et de cœur, qui se discernaient des autres. Mais la plupart d'entre elles me glacèrent, vues tout à coup sous un jour imprévu...

Et comme elle était changée, leur reine, depuis ces trois ans! Encore si jeune de visage, en ce temps-là, et aujourd'hui, abîmée par quelque inoubliable deuil, par quelque suprême déception, peut-être; amaigrie, vieillie, et le sourire désolé.


Des musiciens tziganes (Laotaris) arrivèrent ensuite, qu'on dissimula dans la serre aux grands palmiers. Sous les feuillages, inondés de soleil factice, qui, vus des salons obscurs, jouaient le jardin oriental, on n'apercevait que leurs têtes fauves, comme des Indiens embusqués dans la jungle, et leur musique en fièvre triste venait à nous très atténuée.

Alors toutes les dangereuses petites poupées pailletées d'or se formèrent en une longue chaîne charmante, pour commencer, par fantaisie d'élégantes modernes, une vieille danse populaire de ce pays appelée: «la hora».

Elles prièrent la reine de danser aussi, et la reine, pour leur faire plaisir, le voulut bien, avec son inaltérable bonne grâce et toujours sa souriante tristesse. Au milieu de la chaîne arrondie en cercle, elle vint se placer, plus grande que toutes «ses filles» et entièrement blanche, avec son drap d'argent et son voile de mousseline, parmi leurs pailletages et leurs broderies multicolores. Elle semblait une sérieuse et douce figure, échappée d'une fresque byzantine, ayant mis pour la première fois, sous son voile blanc, un bandeau à l'antique très bas sur le front: «N'est-ce pas, avait-elle demandé le matin à ses demoiselles d'honneur, à mon âge, je ne peux plus m'habiller en Roumaine sans le bandeau des vieilles?» Et on ne l'en avait pas dépersuadée, tant ce bandeau lui allait bien... Avec un art et un charme qu'aucune de «ses filles» ne savait atteindre, elle dansa la danse lente et grave, qui semblait une sorte de pas rituel.

Après, elles lui demandèrent de chanter. Et elle chanta, avec sa résignation à leur plaire, elle chanta un vieux lied d'Allemagne, qu'elle me pria de lui accompagner à l'orgue. Toutes les angoisses de son âme passèrent dans sa voix et, après qu'elle eut délicieusement chanté, il me sembla que, dans l'entour, quelques paires de jolis yeux méchants s'étaient adoucis et se mouillaient de larmes...