Pauvre 415, quelle providence pour nous!—Il reparaît déjà, cet excellent cousin, toujours souriant, toujours courant, tandis que l'eau ruisselle sur ses belles jambes nues, et il nous apporte deux parapluies, empruntés à un marchand de porcelaine qui est aussi notre parent éloigné. Yves, comme moi, jamais de sa vie n'avait voulu se servir de ce genre d'objet, mais il accepte ceux-ci parce qu'ils sont drôles: en papier naturellement, à plissures cirées et gommées, avec l'inévitable vol de cigognes semé en guirlande tout autour.

Chrysanthème, bâillant de plus en plus à sa manière chatte et devenue câline pour se faire traîner, essaie de prendre mon bras:

—Mousmé, pour ce soir, si tu demandais plutôt ce service à Yves-San; je suis sûr que cela nous arrangerait tous les trois.

La voilà donc, elle toute petite, pendue à ce très grand, et ils grimpent. J'ouvre la marche, portant la lanterne qui nous éclaire, et dont j'abrite la flamme de mon mieux sous mon extravagant parapluie.

De chaque côté du chemin, on entend comme un torrent qui roule: l'eau de tout cet orage dégringolant de la montagne. La route nous paraît longue cette nuit, difficile, glissante; les séries de marches, interminables. Des jardins, des maisons, échafaudés les uns par-dessus les autres; des terrains vagues, des arbres qui, dans l'obscurité, se secouent sur nos têtes.

On dirait que Nagasaki monte en même temps que nous,—mais là-bas, très loin, dans une sorte de buée qui semble lumineuse sous le noir du ciel; il sort de cette ville un bruit confus de voix, de roulements, de gongs, de rires.

Cette pluie d'été n'a pas rafraîchi l'air encore. A cause de la chaleur orageuse qu'il fait, les maisonnettes de ce faubourg sont restées ouvertes, comme des hangars, et nous voyons ce qui s'y passe. Des lampes toujours allumées devant les Bouddhas familiers et les autels d'ancêtres;—mais tous les bons Nippons déjà couchés. Sous les traditionnels tendelets de gaze bleu-vert, on les aperçoit, étendus par rangées, par familles; ils dorment, chassent des moustiques ou s'éventent: des Nippons, des Nipponnes, et des bébés nippons aussi, à côté de leurs parents; chacun, jeune ou vieux, ayant sa robe de nuit en indienne bleu foncé et son petit chevalet en bois pour reposer sa nuque.

Il y a de rares maisons où l'on s'amuse encore: de loin en loin, par-dessus les jardins sombres, un son de guitare nous vient: quelque danse incompréhensiblement rythmée dont la gaîté est triste.

Voici certain puits entouré de bambous, auprès duquel nous avons l'habitude de faire halte nocturne pour laisser respirer Chrysanthème. Yves me prie de diriger sur lui la lueur rouge de ma lanterne pour le bien reconnaître: c'est qu'il marque pour nous la moitié de la route.

Et enfin, enfin, voici notre logis!—Porte close; obscurité et silence profonds. Tous nos panneaux ont été fermés par les soins de M. Sucre et de madame Prune; la pluie ruisselle sur le bois de nos vieux murs noirs.