«Lavez-moi très blanchement de mes péchés, ô Ama-Térace-Omi-Kami, comme on lave des choses impures dans la rivière de Kamo...»
Pauvre Ama-Térace-Omi-Kami, laver les impuretés de madame Prune! Quelle besogne longue et ingrate!!
Chrysanthème, qui est bouddhiste, prie quelquefois le soir avant de se coucher, tandis que le sommeil l'accable; elle prie en claquant des mains devant la plus grande de nos idoles dorées. Mais son sourire, qui revient après, semble une moquerie d'enfant à l'adresse du Bouddha, dès que la prière est finie. Je sais aussi qu'elle vénère ses Ottokés (les Esprits de ses ancêtres), dont l'autel assez somptueux est chez madame Renoncule sa mère. Elle leur demande des bénédictions, la fortune, la sagesse....
Qui pourrait démêler quelles sont ses idées sur les dieux et sur la mort? A-t-elle une âme? Pense-t-elle en avoir une?... Sa religion est un ténébreux chaos de théogonies vieilles comme le monde, conservées par respect pour les choses très anciennes, et d'idées plus récentes sur le bienheureux néant final, apportées de l'Inde à l'époque de notre moyen âge par de saints missionnaires chinois. Les bonzes eux-mêmes s'y perdent,—et alors, que peut devenir tout cela, greffé d'enfantillage et de légèreté d'oiseau, dans la tête d'une mousmé qui s'endort?...
Deux choses insignifiantes m'ont quelque peu attaché à elle (il est bien difficile que le lien ne se resserre pas, à la longue).—Ceci d'abord:
Madame Prune, un jour, était allée nous chercher une relique de sa galante jeunesse, un peigne en écaille blonde d'une transparence rare; un de ces peignes qu'il est de bon ton de poser au sommet des coques de cheveux, à peine enfoncé, les dents toutes dehors, comme en équilibre. L'ayant retiré d'une jolie boîte en laque, elle l'élevait, du bout des doigts, à la hauteur de ses yeux, en clignant, afin de regarder le ciel au travers—le beau ciel d'été—comme on fait pour vérifier l'eau des pierres précieuses.
—Voilà, me disait-elle, la pièce de prix que tu devrais offrir à ta femme.
Et ma mousmé, très captivée, admirait combien la substance de ce peigne était limpide, combien la forme en était gracieuse.
Ce qui me plaisait le plus, à moi, c'était la boîte en laque. Sur le couvercle, une étonnante peinture, or sur or, représentait une vue, prise de très près, à la surface d'un champ de riz, par un jour de grand vent: un fouillis d'épis et d'herbages couchés et tordus par quelque rafale terrible; çà et là, entre les tiges tourmentées, on apercevait la terre boueuse de la rizière; il y avait même des petites flaques d'eau—qui étaient des parties de laque transparente dans lesquelles d'infimes parcelles d'or semblaient flotter comme des fétus dans un liquide trouble; deux ou trois insectes, qu'il eût fallu un microscope pour bien voir, se cramponnaient à des roseaux, avec des airs d'épouvante,—et le tableau tout entier n'était pas grand comme une main de femme.
Quant au peigne de madame Prune, en lui-même il ne me disait rien, je l'avoue, et je faisais la sourde oreille, le trouvant bien insignifiant et bien cher. Alors Chrysanthème, tristement, répondit: