Chrysanthème baisse la tête, ne dit plus rien, et, voyant que décidément je m'en vais, se lève pour me reconduire.
Sans parler, sans faire de bruit, elle derrière moi, nous descendons l'escalier, nous traversons le jardinet plein de soleil où les arbustes nains et les plantes contrefaites semblent, comme le reste de la maison, plongés dans une somnolence chaude.
A la porte de sortie, je m'arrête pour les derniers adieux: la petite moue de tristesse a reparu, plus accentuée que jamais, sur la figure de Chrysanthème; c'est de circonstance d'ailleurs, c'est correct, et je me sentirais offensé s'il en était autrement.
Allons, petite mousmé, séparons-nous bons amis; embrassons-nous même, si tu veux. Je t'avais prise pour m'amuser; tu n'y as peut-être pas très bien réussi, mais tu as donné ce que tu pouvais, ta petite personne, tes révérences et ta petite musique; somme toute, tu as été assez mignonne, dans ton genre nippon. Et, qui sait, peut-être penserai-je à toi quelquefois, par ricochet, quand je me rappellerai ce bel été, ces jardins si jolis, et le concert de toutes ces cigales....
Elle se prosterne sur le seuil de la porte, le front contre terre, et reste dans cette position de salut suprême tant que je suis visible, dans le sentier par lequel je m'en vais pour toujours.
En m'éloignant, je me retourne bien une fois ou deux pour la regarder,—mais c'est par politesse seulement, et afin de répondre comme il convient à sa belle révérence finale....
[LIII]
Dès mon entrée en ville, au tournant de la grand' rues je fais la rencontre heureuse de 415, mon parent pauvre. Précisément j'avais besoin d'un djin rapide, et je monte dans sa voiture; ce sera du reste un adoucissement pour moi, à l'heure du départ, de faire ainsi mes dernières courses en compagnie d'un membre de ma famille.
N'ayant pas l'habitude de circuler à ces heures de sieste, je n'avais pas encore vu les rues de cette ville aussi accablées de soleil, aussi désertes, dans ce silence et cet éclat mornes qui rappellent les pays chauds. Devant toutes les boutiques pendent des tendelets blancs, ornés par places de légers dessins noirs dont la bizarrerie a je ne sais quoi de mystérieux: dragons, emblèmes, figures symboliques. Le ciel éclaire trop; la lumière est crue, implacable, et jamais ce Nagasaki ne m'avait paru si vieux, si vermoulu, si caduc, malgré ses dessus en papier neuf et ses peinturlures. Ces maisonnettes de bois, au-dedans d'une propreté si blanche, sont noirâtres au-dehors, rongées, disjointes, grimaçantes.—A bien regarder même, elle est partout, la grimace, dans les masques hideux qui rient aux devantures des antiquaires innombrables; dans les magots, dans les jouets, les idoles: la grimace cruelle, louche, forcenée;—elle est même dans les constructions, dans les frises des portiques religieux, dans les toits de ces mille pagodes, dont les angles et les pignons se contorsionnent, comme des débris encore dangereux de vieilles bêtes malfaisantes.