Et pourtant, si!—quelque chose lui disait qu'il en avait, du cœur, mais qu'il était un grand enfant que la vie de la mer avait perdu. Avec un attendrissement très doux, elle retrouvait sa figure noble et tranquille, sa voix, son sourire des bons moments où il était sage....
L'abandonner?... À cette idée qu'il s'en irait seul, tout à fait perdu alors, et jetant tout au diable, livré à ses vices et à ceux des autres, recommencer sa vie de débauches avec d'autres femmes, naviguer au loin, puis vieillir seul, délaissé, épuisé par l'alcool!... Oh! à cette idée de le quitter, elle était prise d'une angoisse plus horrible que tout: elle sentait qu'elle était rivée à lui maintenant par un lien plus fort que toute raison, que toute volonté humaine. Elle l'aimait éperdument, sans avoir conscience de la grandeur de son amour.... Non, plutôt, si elle ne pouvait pas l'en retirer, elle se laisserait rouler avec lui dans la dernière fange pour l'avoir encore dans ses bras jusqu'à l'heure de mourir.
[LVII]
Petit Pierre n'aimait pas du tout Brest, lui; il trouvait que c'était vilain et que c'était noir.
Il y demeurait seulement depuis quatre mois, et déjà ses joues rondes avaient un peu pâli sous leur teinte brune. Avant, elles étaient pareilles à ces brugnons très mûrs des pays du Midi, qui sont d'une couleur chaude et dorée, d'un rouge taché de soleil.
Ses yeux étaient noirs et brillaient d'un éclat de jais, comme ceux de sa mère, entre de très longs cils charmants. Dans ses petits sourcils, il y avait déjà quelque chose de grave, qui était d'Yves.
Il était beau à peindre, avec son expression réfléchie, et ce petit air mâle et décidé qu'il prenait déjà comme un grand garçon.
De temps en temps, il avait bien encore des moments de gaieté très bruyante; il sautait, sautait tout autour de la chambre triste, en faisant beaucoup de tapage. Mais cela ne lui venait plus aussi souvent qu'à Toulven.
Il regrettait, dans son petit souvenir encore vague, il regrettait les petits camarades du sentier de hêtres, et les cajoleries de ses grands-parents, et les chansons de sa vieille grand-mère. Là-bas, tout le monde s'occupait de lui, tandis qu'ici il était presque toujours tout seul.