Je regardais tout autour de moi avec une impression de surprise et un serrement de cœur; en effet, je n'avais pas prévu ce que pourrait être, à terre et dans une ville, le logis de mon frère Yves. Il était bien différent de ces logis de mer où je l'avais longtemps connu: les hunes, pleines de vent et de soleil. Ici, maintenant, au milieu de ces réalités pauvres, je me trouvais, comme lui sans doute, dépaysé et mal à l'aise.

Marie était dehors, à la fontaine, et petit Pierre dormait bien, ses longs cils de petit enfant reposés sur ses joues. Nous étions seuls l'un devant l'autre, et, comme il avait peur de se retrouver ainsi en face de moi, vite il parla d'embarquement, de départ.

Une permutation sur la liste me mettait à Brest le premier à partir; on allait armer deux ou trois bateaux,—pour la station de Chine, pour les mers du sud, pour le Levant;—et il fallait s'attendre, d'une heure à l'autre, à une de ces destinations-là.

La semaine qui suivit fut une de ces périodes agitées comme on en traverse souvent dans les existences maritimes: vivre en camp volant à l'hôtel, dans le désordre des malles à moitié défaites, ignorant la route qu'on prendra demain; s'occuper d'une quantité de choses, service au port et préparatifs de campagne;—et puis des allées et venues, des démarches pour Yves, afin de le retirer de cette Réserve et de le garder sous ma main, prêt à partir avec moi.

Les journées de décembre, très courtes, très sombres, s'enfuyaient vite. Je montais souvent, quatre à quatre, le vieil escalier sordide des Kermadec;—et Marie, toujours anxieuse des premiers mots que j'allais dire, me souriait tristement, avec une confiance respectueuse et résignée, attendant ma décision.


[LXI]

En rade de Brest, 23 décembre 1880.

Une nuit de décembre, claire et froide;—un grand calme sur la mer, un grand silence à bord.

Dans une très petite chambre de navire, qui est peinte en blanc et qui a des murs de ter, Yves est assis près de moi sur des malles, des caisses ouvertes. C'est encore le désarroi de l'arrivée; il faudra s'installer et se faire un chez-soi dans ce réduit qui va bientôt nous promener au milieu des lames ou des houles de l'hiver.