Les matelots chantaient. Et les femmes, qui guettaient leurs pièces d'or,—agitées, échevelées dans ce grand coup de feu des retours de navire,—mêlaient leurs voix aigres à ces voix profondes.
Les derniers arrivés de la mer, on les reconnaissait à leur teint plus bronzé, à leurs allures plus désinvoltes; et puis ils traînaient avec eux des objets exotiques; il y en avait qui passaient avec des perruches, mouillées, dans des cages; d'autres avec des singes.
Ils chantaient, les matelots, à tue-tête, avec une sorte d'accent naïf, des choses à faire frémir,—ou bien des airs du midi, des chansons basques,—surtout, de tristes mélopées bretonnes qui semblaient de vieux airs de biniou légués par l'antiquité celtique.
Les simples, les bons, faisaient des chœurs en parties; ils restaient groupés par village, et répétaient dans leur langue les longues complaintes du pays, retrouvant encore dans leur ivresse de belles voix sonores et jeunes. D'autres bégayaient comme de petits enfants et s'embrassaient; inconscients de leur force, ils brisaient des portes ou assommaient des passants.
La nuit s'avançait; les mauvais lieux seuls restaient ouverts, et, dans les rues, la pluie tombait toujours sur l'exubérance des gaietés sauvages....
[V]
...Six heures du matin, le lendemain. Une masse noire ayant forme humaine dans un ruisseau,—au bord d'une espèce de rue déserte surplombée par des remparts.—Encore l'obscurité; encore la pluie, fine et froide; et toujours le bruit de ce vent d'hiver—qui avait veillé, comme on dit en marine, et passé la nuit à gémir.
C'était en bas, un peu au-dessous du pont de Brest, au pied des grands murs, à cet endroit où traînent d'habitude les marins sans gîte, ivres morts, qui ont eu une intention vague de retourner vers leur navire et sont tombés en route.
Déjà une demi-lueur dans l'air; quelque chose de terne, de blafard, un jour d'hiver se levant sur du granit. L'eau ruisselait sur cette forme humaine qui était à terre, et, tout à côté, tombait en cascade dans le trou d'un égout.