«Oh!... toutes ces coiffes!» dit Anne, qui a fini son chapelet la première, et qui se met à rire, saisie de l'effet de toutes ces têtes blanches élargies par les tuyaux de mousseline.

C'est fini,—perdu dans les lointains de la voûte de hêtres;—on ne voit plus que le vert tendre du chemin, et les touffes de primevères semées partout: végétations hâtives qui n'ont pas pris le temps de voir le soleil, et qui se pressent sur la mousse en gros bouquets compacts, d'un jaune pâle de soufre, d'une teinte laiteuse d'ambre. Les Bretons les appellent fleurs de lait.

Je prends petit Pierre par la main, et l'emmène avec moi dans les bois, pour laisser Yves seul avec ses parents. Ils ont des affaires très graves, paraît-il, à discuter ensemble; toujours ces questions d'intérêt et de partage qui, à la campagne, tiennent une si grande place dans la vie.

Cette fois, il s'agit d'un rêve qu'ils ont fait tous deux, Yves et sa femme: réunir tout leur avoir et bâtir une petite maison, couverte en ardoise, dans Toulven. J'aurai ma chambre à moi, dans cette petite maison, et on y mettra des vieilleries bretonnes que j'aime, et des fleurs et des fougères. Ils ne veulent plus demeurer dans les grandes villes, ni dans Brest surtout;—c'est trop mauvais pour Yves.

«Comme ça, dit-il, c'est vrai que je n'habiterai pas bien souvent chez moi; mais, quand je pourrai y venir, nous y serons tout à fait heureux. Et puis, vous comprenez, c'est surtout pour plus tard, quand j'aurai ma retraite; je serai très bien dans ma maison, avec mon petit jardin.»

La retraite!... Toujours ce rêve que les matelots commencent à faire en pleine jeunesse, comme si leur vie présente n'était qu'un temps d'épreuve. Prendre sa retraite, vers quarante ans; après avoir fait les cent coups par le monde, posséder un petit coin de terre à soi, y vivre très sage et n'en plus sortir; devenir quelqu'un de posé dans son hameau, dans sa paroisse,—marguillier après avoir été rouleur de mer; vieux diable, se faire bon ermite, bien tranquille.... Combien d'entre eux sont fauchés avant de l'atteindre, cette heure plus paisible de l'âge mûr? Et, pourtant, interrogez-les, ils y songent tous.

Cette manière sûre qu'Yves avait trouvée pour être sage lui avait réussi très bien; à bord, il était le marin exemplaire qu'il avait toujours été, et, à terre, nous ne nous quittions plus.

À dater de cette mauvaise journée qui avait commencé l'an 81, notre façon d'être ensemble avait complètement changé, et je le traitais à présent tout à fait en frère.

Sur cette Sèvre, un très petit bateau où nous vivions, entre officiers, dans une intimité bien cordiale, Yves était maintenant de notre bande.—Au théâtre, dans notre loge; de part dans nos excursions, dans nos entreprises généralement quelconques. Lui, intimidé d'abord, refusant, se dérobant, avait fini par se laisser faire, parce qu'il se sentait aimé de tous. Et moi, j'espérais dans ce moyen nouveau et peut-être étrange: le rapprocher de moi le plus possible et l'élever au-dessus de sa vie passée, de ses amis d'autrefois.

Cette chose qu'on est convenu d'appeler éducation, cette espèce de vernis, appliqué d'ailleurs assez grossièrement sur tant d'autres, manquait tout à fait à mon frère Yves; mais il avait par nature un certain tact, une délicatesse beaucoup plus rares et qui ne se donnent pas. Quand il était avec nous, il se tenait si bien à sa place toujours, que lui-même commençait à s'y trouver à l'aise. Il parlait très peu, et jamais pour dire ces choses banales que tout le monde a dites. Et même, lorsqu'il quittait sa tenue de marin pour prendre certain costume gris fort bien ajusté avec des gants de Suède d'une nuance assortie, alors, tout en gardant sa désinvolture de forban, sa tête en arrière et sa peau bronzée, il prenait tout à coup fort grand air.