Ils s'éloignent beaucoup, mes souvenirs de Bretagne. Déjà je les revois passer comme à travers des voiles de rêve; les écueils connus de là-bas, les feux de la côte, la pointe du Finistère avec ses grandes roches sombres; et les approches dangereuses d'Ouessant les soirs d'hiver, et le vent d'ouest qui courait sous le ciel morne, à la tombée des nuits de décembre. D'ici, tout cela semble la vision d'un pays noir.
La pauvre petite chaumière de Toulven! Elle était bien humble, bien perdue au bord du sentier breton. Mais c'était la région des grands bois de hêtres, des rochers gris, des lichens et des mousses; des vieilles chapelles de granit et des hauts foins semés de fleurs roses. Ici, du sable et des minarets blancs sous une voûte très bleue, et puis le soleil, l'enchanteur éternel.
[LXXVI]
LETTRE D'YVES
Brest, le 10 septembre 1881.
«Mon bon frère,
»Je vous fais savoir le désarmement de notre Sèvre; nous l'avons remise hier à la Direction, et, ma foi, je n'en suis pas trop mécontent.
»Je compte rester quelque temps à terre, au quartier; aussi (comme notre petite maison n'est pas très avancée, vous pensez bien), ma femme est venue s'installer auprès de moi à Brest jusqu'à ce qu'elle soit finie. Je pense que vous trouverez, cher frère, que nous avons bien fait. Cette fois, nous avons loué presque dans la campagne, à Recouvrance, du côté de Pontaniou.
»Cher frère, je vous dirai que le petit Pierre a été bien malade par les coliques, pour avoir mangé trop de luzes dans les bois, ce dimanche dernier que nous avons été à Toulven; mais cela lui a passé. Il devient tout à fait mignon, et je reste des heures à jouer avec lui. Le soir, nous allons nous promener tous les trois; nous ne sortons plus jamais qu'ensemble, et puis, quand l'un rentre, les deux autres rentrent aussi.