Déserter!... Si quelque navire pouvait l'emmener tout de suite!... Cela devait se trouver sur les quais; justement il y en avait beaucoup ce jour-là. Oh! oui! à n'importe quel prix, déserter, pour ne plus reparaître!
Sa décision venait d'être prise avec une volonté implacable. Il marchait vers les navires, cambré, la tête haute, l'entêtement breton dans ses yeux à demi fermés, dans ses sourcils froncés.
Il se disait: «Je ne vaux rien, je le sais, je le savais, ils auraient dû me laisser tous. J'ai essayé ce que j'ai pu, mais je suis fait ainsi et ce n'est pas ma faute.»
Et il avait raison peut-être: ce n'était pas sa faute. À cet instant, il était irresponsable; il cédait à des influences lointaines et mystérieuses qui lui venaient de son sang; il subissait la loi d'hérédité de toute une famille, de toute une race.
[LXXX]
À deux heures, le même jour, après marché conclu, Yves ayant acheté des hardes de marin du commerce et changé de costume clandestinement dans un cabaret du quai, monta à bord de la Belle-Rose.
Il se mit à faire le tour de ce bateau, qui était mal tenu, qui avait des aspects de rudesse sauvage, mais qu'on sentait souple et fort, taillé pour la course et les hasards de mer.
Auprès des navires de l'état, celui-ci semblait petit, court, et surtout vide: un air abandonné, presque personne à bord; même au mouillage, cette espèce de solitude serrait le cœur. Trois ou quatre forbans étaient là, qui rôdaient sur le pont; ils composaient tout l'équipage et ils allaient devenir, pour des années peut-être, les seuls compagnons d'Yves.
Ils commencèrent par se dévisager, les uns les autres, avant de se parler.