«Vous voyez, frère, c'est tout blanc comme à bord», dit Yves, qui a lui-même blanchi partout avec tant de soin, et qui se déchausse chaque fois qu'il monte pour ne pas salir ses escaliers.

Il faut tout voir, tout visiter, même le grenier à lucarne, où sont rangées les pommes de terre et les cosses de bois pour l'hiver; même le vestibule de l'escalier, où est suspendu, comme un ex-voto de marin dans une chapelle de la vierge, le bateau en miniature qu'Yves a construit pendant ses loisirs dans sa hune du Primauguet; et puis le jardin où des fraisiers et de petites salades commencent à pousser le long des allées toutes fraîches.

Maintenant nous sommes à table, Yves, Marie, la petite Corentine, le petit Pierre et moi, autour de la nappe bien blanche sur laquelle le dîner est posé. Yves, mon frère Yves, se trouve drôle et s'intimide tout à coup dans son rôle de maître de maison. Alors c'est moi qui suis obligé de découper, et, comme c'est la première fois de ma vie, je m'embrouille aussi.

À ce dîner, je mange pour leur faire plaisir; mais ce bonheur si complet que je sens là près de moi et dont je suis un peu cause, cette reconnaissance si profonde qui m'entoure, tout cela m'impressionne très étrangement. Être au milieu de ces choses rares, cela me surprend comme une nouveauté délicieuse.

«Vous savez», me dit Yves, bas comme en confidence, «maintenant je vais à la messe le dimanche avec elle.»

Et il fait du côté de sa femme une petite grimace de soumission enfantine, très comique avec son air sérieux. D'ailleurs sa manière d'être avec Marie a tout à fait changé, et j'ai bien vu en entrant que l'amour était enfin venu s'installer pour tout de bon dans la maison neuve. Alors mes chers amis n'ont plus rien à attendre de meilleur sur terre; comme Yves le dit, il faudrait seulement pouvoir arrêter la pendule du temps pour que cette grande joie de leurs rêves accomplis ne s'en aille plus.

Eux aussi sont silencieux dans leur bonheur, comme s'ils craignaient de l'effaroucher en parlant trop fort et trop gaiement.

D'ailleurs nous avons à causer des morts, de cette petite Yvonne qui s'en est allée l'automne dernier sans attendre le retour du Primauguet, et qu'Yves n'a jamais vue; puis du pauvre vieux Corentin, son grand-père, qui a fini pendant les froids de décembre.

C'est Marie qui raconte:

«Il était devenu très difficile sur sa fin, monsieur, lui qui était un homme si doux. Il disait que nous ne savions pas le soigner et il ne faisait que demander son fils Yves: "Oh! Si Yves était ici, il m'aiderait, lui, il me prendrait dans ses bons bras pour me retourner dans mon lit." La dernière nuit, tout le temps, il l'appelait.»