Il y avait une solidarité dans ce temps-là, entre les midships et les gabiers, surtout pendant les campagnes lointaines comme celles que nous faisions; cela devenait entre nous très cordial. À terre, dans les milieux étranges où, quelquefois, nous rencontrions la nuit nos gabiers, il nous arrivait de les appeler à la rescousse quand il y avait péril ou mauvaise aventure; et alors, ainsi réunis, on pouvait faire la loi.

Dans ces cas-là, Yves était notre allié le plus précieux.

Comme notes au service, les siennes n'étaient pas excellentes: «Exemplaire à bord; l'homme le plus capable et le plus marin; mais sa conduite à terre n'est plus possible.» ou bien: «A montré un courage et un dévouement admirables», et puis: «Indiscipliné, indomptable.» ailleurs: «Zèle, honneur et fidélité», avec: «Incorrigible» en regard, etc. Ses nuits de fer, ses jours de prison ne se comptaient plus.

Au moral comme au physique, grand, fort, beau, avec quelques irrégularités de détails.

À bord, il était le gabier infatigable, toujours à l'ouvrage, toujours vigilant, toujours leste, toujours propre.

À terre, le marin en bordée, tapageur, ivre, c'était toujours lui; le matelot qu'on ramassait le matin dans un ruisseau, à moitié nu, dépouillé de ses vêtements comme un mort, par les nègres quelquefois, ailleurs par les Indiens ou par les Chinois, c'était encore lui. Lui aussi, le matelot échappé, qui battait les gendarmes ou jouait du couteau contre les alguazils.... Tous les genres de sottises lui étaient familiers.

D'abord je m'amusais des choses que faisait ce Kermadec. Quand il allait à terre avec sa bande, on se demandait au poste des midships: «Quelle nouvelle histoire apprendrons-nous demain matin? dans quel état vont-ils revenir?» Et moi je songeais: «Mon hamac ne sera pas fait d'au moins deux jours.»

Cela m'était égal pour mon hamac; seulement ce Kermadec était si dévoué, il paraissait avoir un si brave cœur, que j'avais fini par m'attacher à cette espèce de forban généralement gris. Je ne riais plus tant de ses méfaits dangereux, et j'aurais préféré les empêcher.

Cette première campagne terminée, et nous séparés, il se trouva que le hasard nous réunit encore sur un autre navire. Oh! Alors, cela devint presque de l'affection.

Et puis il y eut, à ce second grand voyage, deux circonstances qui nous rapprochèrent beaucoup.