Nous n'avions plus qu'une demi-heure à passer à Saint-Pol avant de prendre la diligence du soir. Le lendemain matin, nous devions être de retour à Brest, où notre navire nous attendait pour nous emmener encore une fois très loin de la Bretagne.

Nous nous étions attablés à boire du cidre dans une auberge sur la place de l'église, et, là encore, nous interrogions l'hôtesse, qui était une très vieille femme. Mais celle-ci s'émut tout à coup en entendant le nom d'Yves.

«Vous êtes le fils d'Yves Kermadec? dit-elle. Oh! Si j'ai connu vos parents, je crois bien! Nous étions voisins dans ce temps-là, monsieur, et même, quand vous êtes arrivé au monde, on est venu me chercher. Mais c'est que vous lui ressemblez, à votre père! Aussi je vous regardais quand vous êtes entré. Vous n'êtes pas encore si beau que lui, dame! quoique vous soyez pourtant un bien bel homme.»

Yves, à ce compliment, me jette un coup d'œil, avec une envie de rire; et puis la vieille femme, très bavarde, se met à lui raconter un tas de choses sur lesquelles un peu plus de vingt années ont passé et que lui écoute, recueilli et tout ému.

Ensuite elle appelle encore d'autres femmes qui étaient aussi des voisines, et tout ce monde raconte.

«Jésus ma doué! disent-elles, comment cela se peut-il qu'on ne vous ait pas répondu plus tôt. Tout le monde s'en souvient, de vos parents, mon bon monsieur; mais les gens sont bêtes dans notre pays; et puis, quand on voit des étrangers comme ça, pas étonnant qu'on ne soit pas très causeur.»

Le père d'Yves a laissé dans le pays le souvenir un peu légendaire d'une sorte de géant qui était d'une rare beauté, mais qui ne savait faire rien comme les autres.

«Quel dommage, monsieur, qu'un homme comme ça fût si souvent dérangé! Car il s'est ruiné au cabaret, votre pauvre père; pourtant il aimait beaucoup sa femme et ses enfants, il était très doux avec eux, et dans le pays tout le monde l'aimait, excepté monsieur le curé.

—Excepté monsieur le curé!» me répéta tout bas Yves devenu sombre. «Voyez-vous, c'est bien ce que je vous ai conté, au sujet de mon baptême.

—Un jour, il y avait une bataille, ici sur la place, en 1848, pour la révolution, votre père avait tenu tête tout seul aux gens du marché et sauvé la vie à monsieur le maire.